En son cœur (1 Sam. 27, 1)

G. André

[Feuille aux jeunes n° 192]

Après s’être terré tant d’années « dans les déserts et les montagnes, et les cavernes, et les trous de la terre », il faisait bon se trouver enfin dans une ville. Non seulement les hommes forts qui avaient suivi leur jeune chef dans ces années errantes l’appréciaient, mais surtout leurs familles, femmes, enfants, qu’il était bien difficile d’entraîner avec soi çà et là, de ravitailler, et d’entourer comme on l’aurait voulu.

Mais à quel prix cette tranquillité relative avait-elle été acquise ?

Lassé des poursuites constamment renouvelées de Saül, David s’était découragé. L’Éternel lui avait donné d’épargner pour la seconde fois la vie de son roi ; le jeune homme avait formellement déclaré : « Comme ton âme a été aujourd’hui précieuse à mes yeux, que de même aussi mon âme soit précieuse aux yeux de l’Éternel, et qu’il me délivre de toute détresse ! » (1 Sam. 26, 24). Mais la foi s’était éclipsée ; la confiance en Dieu avait baissé : « David dit en son cœur : maintenant je périrai un jour par la main de Saül ; il n’y a rien de bon pour moi que de me sauver en hâte dans le pays des Philistins ».

À première vue ce plan réussit. Akish accueillit favorablement les fugitifs dans sa ville de Gath, où David et tous ceux qui l’accompagnaient, chacun avec sa famille, purent habiter. Apprenant la chose, Saül renonça à leur poursuite.

Mais la petite troupe se trouva rapidement mal à l’aise dans la ville royale des Philistins, pleine d’idoles et de coutumes si contraires aux enseignements de l’Éternel. David obtint donc d’Akish qu’il lui donne Tsiklag, tout au sud du pays, où il put résider avec ses compagnons pendant seize mois.

Tout paraissait bien aller. Mais où sont les psaumes composés durant cette période ? Où est la communion dont David jouissait avec son Dieu, les prières, les chants, les louanges qu’il faisait monter vers Lui ? — L’important était de vivre et de se ravitailler. On se livrait à des incursions, des razzias ; pour éviter qu’Akish n’apprennent aux dépens de qui elles s’effectuaient, on massacrait tous les hommes et les femmes (plutôt que d’en tirer profit en les vendant comme esclaves). Le roi des Philistins fut complètement gagné à la cause de David : « Il s’est mis en mauvaise odeur auprès de son peuple, auprès d’Israël, et il sera mon serviteur à toujours ».

Mais les fruits amers de cet éloignement de Dieu devaient bientôt se faire sentir. Les Philistins rassemblent leurs troupes pour combattre contre Israël ; Akish compte sur David pour sortir avec lui au camp, lui et ses hommes. Que faire ? Le fils d’Isaï va-t-il combattre contre Saül qu’il a épargné par deux fois ? Va-t-il s’exposer à se trouver face à face avec Jonathan, son plus cher ami ? Va-t-il risquer de lutter contre le peuple sur lequel il espère bien régner un jour, et par là même perdre tous ses espoirs ? Il a trompé Akish précédemment, et il lui répond évasivement : « Aussi tu sauras ce que ton serviteur fera ». Akish, persuadé de son dévouement, va l’établir « pour toujours, gardien de sa personne » !

L’attaque est prévue au nord du pays, dans cette plaine d’Esdrélon qui a déjà vu, et verra encore, tant de batailles. Les armées des Philistins s’ébranlent et font le parcours d’une centaine de kilomètres qui les conduit à Aphek. Quelles devaient être les réflexions pénibles de David durant ce voyage ? Ah ! l’ennemi avait su lui tendre un piège dans lequel il n’était que trop facilement tombé ! Autrefois il avait consulté l’Éternel ; Gad le prophète lui indiquait le chemin à suivre ; ou Abiathar, le jeune sacrificateur réfugié auprès de lui, interrogeait l’Éternel pour savoir ce que la troupe devait faire. Mais tout cela, David l’avait délaissé. Il avait décidé « en son cœur » de se réfugier auprès des Philistins ; il récoltait maintenant les fruits douloureux de ce qu’il avait lui-même choisi. Dieu, qui tant de fois l’avait délivré, n’allait-Il pas intervenir pour le tirer d’embarras ? Rien cependant dans le texte biblique ne montre que David ait crié à Lui.

Les centaines et les milliers des troupes des Philistins, conduites par leurs princes, défilent, montant à la bataille. À l’arrière-garde, David et ses hommes passent à leur tour. À ce moment, alors que tout espoir semblait perdu, Dieu, dans Son immense grâce, intervient.

Il se sert des princes des Philistins pour s’opposer à la participation des hommes d’Israël au combat : « Renvoie cet homme, qu’il retourne en son lieu, là où tu l’as établi, et qu’il ne descende pas avec nous à la bataille, afin qu’il ne soit pas notre adversaire dans la bataille ». Bien à contre-cœur, Akish est obligé de renvoyer son protégé à Tsiklag « au pays des Philistins ».

Merveilleuse providence divine qui, malgré sa faute et son éloignement, a délivré le serviteur du dilemme terrible où il se trouvait. Mais la discipline suit son cours. Tsiklag est brûlée par le feu ; « David et ses hommes vinrent à la ville… et leurs femmes, et leurs fils, et leurs filles, étaient emmenés captifs. David et le peuple qui était avec lui élevèrent leurs voix et pleurèrent, jusqu’à ce qu’il n’y eut plus en eux de force pour pleurer… et David fut dans une grande détresse. Le peuple parlait de le lapider, car l’âme de tout le peuple était pleine d’amertume, chacun à cause de ses fils et à cause de ses filles » (1 Sam. 30, 3-6).

Par la foi, le jeune berger avait vaincu Goliath. Sa confiance en l’Éternel s’était fortifiée à travers les années ; il avait fait l’expérience de délivrances merveilleuses de la part de son Dieu. Dans les nombreux psaumes de sa jeunesse, il avait célébré cette bonté et cette fidélité, tout en exprimant librement les exercices de cœur et les chagrins qu’il traversait. Mais le jour fatal était venu où il avait dit « en son cœur » : il n’y a rien de bon pour moi que de me sauver dans le pays des Philistins. Maintenant la détresse était là. Ceux qui l’avaient suivi pendant tant d’années parlaient, dans l’amertume de leur âme, de le lapider. Les deux femmes qui avaient partagé sa solitude, qui l’avaient entouré de leur affection, avaient disparu. Captives ? esclaves ? blessées ? mutilées ?

Mais chez l’homme de foi, la discipline du Père porte ses fruits. En cette heure si sombre, conséquence de ses fautes, alors qu’il avait perdu tout droit au trône, qu’il ne méritait plus que le juste châtiment divin, « David se fortifia en l’Éternel son Dieu » (1 Sam. 30, 6). De nouveau il interroge l’Éternel ; de nouveau il retrouve foi et confiance ; il mène ses hommes à la victoire.

Bien des siècles plus tard, un autre serviteur se proposera « dans son esprit » un chemin qui mettra fin à son ministère public, et l’amènera dans bien des pièges. À son tour, il fera l’expérience de la grâce infinie de son Seigneur, qui est bien au-dessus de ce que nous sommes ou de ce que nous ne sommes pas ; dans la nuit de sa détresse, Il se tiendra près de lui et lui dira : « Aie bon courage » (Act. 23, 11).

Pourtant, combien il importe de ne jamais rien décider « dans notre cœur » ou « dans notre esprit », sans avoir eu affaire avec le Seigneur qui nous aime et veut diriger nos pas, chaque jour de notre vie.