En suivant Jésus

P. Jeannin

[Feuille aux jeunes n° 197]

« Or il arriva, en ces jours-là, qu’il (Jésus) s’en alla sur une montagne pour prier. Et il passa toute la nuit à prier Dieu. Et quand le jour fut venu, il appela ses disciples. Et en ayant choisi douze d’entre eux, lesquels il nomma aussi apôtres… » (Luc 6, 12).

Et voilà ces douze jeunes hommes engagés pour plus de trois années de vie commune avec leur Maître. Trois années, avec tout ce que cela comporte d’enseignement et d’expériences, mais aussi avec tous les petits problèmes quotidiens d’une vie collective : amour mis en pratique, services divers, patience, support, etc.

Bien des années ont passé. Alors seulement, l’Esprit conduit l’un de ces douze, Jean, maintenant un vieillard, à écrire l’évangile du Fils de Dieu. Il est enrichissant de voir comment ce témoin est amené à parler à cette occasion de ses frères et de lui-même.

Qu’aurait été une chronique de ces années écrite au jour le jour par celui que Jésus avait surnommé « Boanergès, ce qui est : fils de tonnerre » (Marc 3, 17), et qui demandait un jour au Seigneur d’être assis à Sa droite dans la gloire (Marc 10, 37) ? Qui n’est pas volontiers prêt à grandir ou embellir ses faits et gestes et à juger sans grande indulgence ceux de ses frères ?

Mais chez ce vieillard formé, depuis ces événements, pendant quelque soixante ans à l’école de Dieu, tout a subi l’épreuve du temps et l’expérience d’une vie sous le regard divin ; tout a été pesé et repesé à la balance du sanctuaire, tout est baigné d’une lumière céleste.

Ainsi à André, que les autres évangiles laissent dans l’ombre, est-il reconnu dans Jean un titre de gloire particulier : celui d’avoir amené des âmes à Jésus ; d’abord son propre frère Simon (Jean 1, 42), puis, confiant dans la puissance de Jésus et sans crainte du ridicule, un petit garçon et ses pauvres victuailles qui nourriront une foule ; enfin des Grecs dont la demande de voir Jésus avait bien embarrassé Philippe (Jean 12, 22). Et la porte à laquelle André vient frapper pour ces âmes s’ouvre à chaque fois sur une scène merveilleuse : en Jean 1, la consécration d’un disciple, en Jean 6, un miracle étonnant, en Jean 12, un tableau saisissant de la croix du Sauveur qui, tel le grain de blé tombant en terre, va mourir. Gardons-nous de mépriser un tel service : conduire une âme à Jésus.

Thomas, derrière son incrédulité proverbiale, nous apparaît comme attaché à son Maître, plus même que ses condisciples ; et quand on cherche à lapider Jésus, « allons-y, nous aussi, peut-il dire, afin que nous mourions avec lui » (Jean 11, 16) ; parole hardie, peut-être aussi un peu résignée. « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas », dira-t-il en Jean 14, 5 ; les autres disciples ne le savent pas davantage, mais se gardent de le dire. Et cet aveu d’ignorance de Thomas fait découvrir aux disciples un grand mystère : Jésus, chemin du ciel. Plus tard, quand il aura affreusement manifesté son incrédulité, le pauvre Thomas jettera ce cri, un des plus beaux de l’Écriture : « Mon Seigneur et mon Dieu » (Jean 20, 28). Le centurion avait confessé Jésus comme Fils de Dieu, Pierre comme Fils du Dieu vivant, Marie comme Maître, mais personne encore, même parmi les siens, ne Lui avait dit « mon Dieu ».

En Luc, après le reniement, Pierre prend conscience de son péché (Luc 22, 62) et pleure amèrement ; il y connaît aussi la purification du troisième jour selon Nombres 19 : « il est apparu à Simon » (Luc 24, 34). Mais seul Jean l’ancien pouvait dans les termes qui conviennent parler de la purification du septième jour, quand la sonde des trois « m’aimes-tu » successifs plongeait toujours plus loin, jusqu’à faire jaillir la confession totale : « Seigneur, tu sais toutes choses » (Jean 21, 17).

Jean 13 est tout entier un solennel face à face Jésus-Judas. Le disciple avait méprisé l’avertissement du Seigneur en Jean 6, 70 : « l’un d’entre vous est un diable », et l’évangéliste n’a pu ajouter sans larmes ce qui suit : « Car c’était lui qui allait le livrer, lui qui était l’un des douze ». Un pas de plus en Jean 12, 6 : « Il était voleur ». Et déjà nous sommes au soir du souper de Jean 13. Satan y est entré avec Judas : il nargue Jésus qui, à genoux, lave les pieds de Son disciple ; il Le nargue encore quand le Sauveur tend le morceau à Judas. Les marques les plus touchantes de l’amour de Jésus ne fléchissent donc plus ce malheureux ? Il livre dans cette heure même toute son âme à Satan : « et après le morceau, alors Satan entra en lui… Ayant donc reçu le morceau, il sortit aussitôt ; or il était nuit ». Pauvre, pauvre Judas.

Comme Jean avait dû être dérouté à l’énoncé de son nouveau nom « Boanergès » ! « Abraham » pour Abram, « Israël » pour Jacob, avaient été le symbole d’un choix divin, la promesse d’une mission extraordinaire. Mais « fils de tonnerre », disciple impétueux, hardi ?…

Dans le secret d’une vie avec Dieu, Jean a appris une grande leçon d’humilité. D’autres ont parlé de ses heures privilégiées : chez Jaïrus (Marc 5, 37), sur la montagne de la transfiguration, à Gethsémané ; ils ont dit aussi ses faiblesses (Marc 10, 35 ; Luc 9, 49-54). Il ne se glorifie pas plus qu’il ne se justifie, dans son évangile. Humblement, derrière le Fils de Dieu, il prend la place la plus touchante, celle du « disciple que Jésus aimait » :

— par grâce Jésus l’aimait quand, au souper, Judas se levait pour trahir (Jean 13, 23) ;

— Jésus l’aimait encore quand sur le Calvaire Il mourait pour lui (Jean 19, 26), quand devant un sépulcre vide (Jean 20, 2), Il l’amenait à « voir et croire » ;

— oui, Jésus l’avait aimé quand dans ce matin d’un jour nouveau, Il l’avait attendu sur le rivage (Jean 21, 7) pour l’engager à Le suivre dans un chemin lumineux (Jean 21, 20) qui n’avait d’autre but que le ciel même et Sa gloire.

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Méditons pour nous-mêmes, chers jeunes gens, cette parole de Jean-Baptiste : « Il faut que lui croisse et que moi je diminue » (Jean 3, 30). Car ce qui compte, ce n’est pas notre jugement présent sur notre vie ou celle de nos frères, mais ce que le livre de Dieu en aura retenu et en révélera, un jour, devant tous.