Réunions

L. Gibert

[Feuille aux jeunes n° 150]

Un père de famille chrétien posait récemment, avec une réelle anxiété, cette question : « Que faudrait-il donc faire pour que nos jeunes gens soient encouragés à fréquenter les réunions avec plus d’assiduité ? ».

La conversation qui suivit, quoique marquée au fond d’une vraie confiance en Celui qui a dit : « Tu seras sauvé, toi et ta maison » (Act. 16, 31), n’était pas très réjouissante pour les parents qui y prirent part ; ils sentaient trop la délicatesse des responsabilités auxquelles ils avaient peine à faire face ; déplorant l’attrait qu’exerce « le monde et les choses qui sont dans le monde » (1 Jean 2, 15) sur leurs enfants voués à son contact du fait de leurs études ou de leur travail, ils redoutaient les distractions qu’il leur offre, et même celles du monde religieux où l’on préfère l’entrain et le dynamisme — mot très en vogue — aux calmes réalités de la vie avec Dieu.

J’ai pensé, chers jeunes amis, vous soumettre la même question, mais en la posant sous votre angle propre, et vous inviter à y donner une franche réponse : « Qu’est-ce donc qui amène certains d’entre vous à un si regrettable manque d’intérêt pour le rassemblement des enfants de Dieu ? ».

Vous pouvez librement, sans toutefois verser dans l’irrespect, évoquer des réunions languissantes, avec d’interminables silences au long desquels la pendule semble se traîner ; avouer vos impatiences quant à l’amen final vous permettant de disposer enfin de quelques heures de détente, en courses ou promenades ; parler du chant des cantiques, tellement moins harmonieux que ceux des disques qu’il vous arrive de passer à l’électrophone entre beaucoup d’autres qui ne sont pas des cantiques… ; et même, à mots couverts, regretter que tel frère, dans son service de méditations ou de prières… ; souhaiter entendre plus souvent tel autre ; bref, donner cours pour un moment, aux débordements de « l’âge sans pitié ».

N’avons-nous pas, nous vos aînés, plus ou moins connu de telles réactions ? Elles étaient peut-être autrefois moins ouvertes, plus nuancées. Mais le côté extérieur des réunions n’a guère changé depuis que, voici soixante ans, nous prenions un sensible plaisir au petit vacarme des vieilles horloges annonçant et répétant les heures avec une sage lenteur, dans des locaux de campagne à la vérité bien inconfortables. L’histoire, dit-on, ne se répète jamais, mais elle se recommence souvent ! Les bancs, maintenant pourvus de dossiers, sont devenus plus accueillants ; mais s’y asseoir ne vous plaît guère davantage. Ainsi, vous le voyez, ce n’est pas en censeurs sévères que nous désirons conduire notre amical débat ; parlons seulement la vérité.

Qu’est-ce donc qui n’a pas changé, depuis le long discours de Paul en Troade, si long qu’Eutyche en fut accablé de sommeil ? On a souvent disserté sur cette scène d’Actes 20 ; ne nous semble-t-il pas que nous aurions tous pris grand intérêt à ce discours, si péniblement interrompu par une chute qui aurait pu être mortelle, puis continué en conversations jusqu’à l’aube ? Entendre le grand apôtre prêcher l’évangile de Dieu (1 Thess. 2, 9) en démonstrations de l’Esprit et de puissance (1 Cor. 2, 4), quelle faveur, dirions-nous ! Pourtant le jeune Eutyche, succombant au sommeil, tomba du troisième étage…

Ah ! c’est que l’homme seulement animé de son âme créée (voir note à 1 Cor. 2, 14), hors de l’action du Saint Esprit, ne saurait prendre plaisir à ces choses. Ce qui nous fait souvent trouver les réunions interminables, c’est que le cœur naturel n’y est pas à son aise et n’y prend point d’intérêt. Mais que l’Esprit opère en nous la nouvelle naissance et nous communique par la Parole de Dieu la vie même du Christ, et ces mêmes réunions, dès lors vécues autour de Lui, deviendront pour nos âmes de vrais motifs de reconnaissance et d’actions de grâces ; désormais, nous y voyons le Seigneur (Jean 20, 25).

« Mais, diront ceux d’entre vous qui ne connaissent pas Jésus pour leur Sauveur, c’est une tout autre optique ! ». Veuillez donc comprendre que tant que cette conversion n’est pas une réalité pour nous, il nous soit difficile de nous plaire à de telles réunions. Et aussi que, notre jeunesse s’accommodant mal à être comprimée, nous leur préférions d’autres rencontres où même les choses de Dieu, comme vous appelez le thème de ces homélies, sont rendues plus supportables.

— Ah ! voilà, nous y arrivons : Vous voudriez que l’évangile se plie à nos sentiments humains et prenne un aspect agréable pour des cœurs irrégénérés. Oubliez-vous que le chemin spacieux et la porte large mènent à la perdition ? C’est le chemin resserré et la porte étroite qui conduisent à la vie éternelle (Matt. 7, 13). Jésus n’a jamais présenté le salut tout d’abord comme attrayant, sauf quand Il s’est adressé aux « fatigués et chargés » (Matt. 11, 28), et d’une manière générale vous n’en êtes pas à ce stade. Il était bien la grâce en action, mais, lumière du monde, Il éclairait les cœurs sur leur misère avant de pouvoir leur appliquer Sa miséricorde. Aussi, de tout temps, les hommes ont-ils mieux aimé les ténèbres que la lumière, car leurs œuvres sont mauvaises (Jean 3, 19).

— Eh ! voici poindre l’homélie, avec comme préface l’exposé habituel de la ruine de l’homme ! Vous étonneriez-vous que nous réagissions de juvénile façon, quand par ailleurs cet homme si bas tombé prend toujours plus figure de découvreur des espaces ? Nous en convenons, tout ne va pas au mieux sur le plan moral, mais essayez donc un peu de vous mettre à la page et de ne pas trop nous accabler.

— Mes amis, c’est profonde tristesse que de vous sentir prêts à renier votre droit d’aînesse (Héb. 12, 16) comme autrefois Ésaü. Nous manquerions à notre devoir chrétien si nous ne vous disions avec solennité : « Prenez garde que vous ne refusiez pas Celui qui parle » (Héb. 12, 25). Lisez Hébreux 6, 4 à 8, et tremblez de tomber irrémédiablement en vous endurcissant par la séduction du péché qui règne dans le monde, abandonnant le Dieu vivant (Héb. 3, 12). Votre éducation chrétienne et les privilèges qui ont été vôtres jusqu’à présent pourraient se retourner contre vous. Fuyez la colère à venir.

— Grâces au Seigneur, notre position n’est pas telle, protestent heureusement plusieurs autres parmi vous. Nous avons accepté Jésus comme Sauveur, et nous désirons vivre en chrétiens fidèles. Mais prenez en considération notre âge qui a ses besoins d’activité, de mouvement, voire de libre discussion. Est-ce notre faute si les dispositions actuelles de nos milieux d’étudiants, si l’effort partout exigé de nos esprits en mal de savoir, s’opposent à notre passive acceptation, dans leur forme surannée, des diverses réunions auxquelles nous assistons depuis notre enfance ? N’en soyez pas offusqués, mais tâchez pourtant de nous mieux comprendre.

— Pour ne pas vous comprendre, chers jeunes amis, il faudrait n’avoir gardé aucun souvenir des bouillonnements de la jeunesse. Mais pour vous approuver, il ne faudrait pas avoir connu depuis lors tant d’heures bénies dans ce cadre qui vous oppresse trop, avec beaucoup de chers chrétiens humbles et pieux, auprès de qui nous nous sommes fait tant de bien ; il faudrait oublier tout le profit découlant pour nos cœurs de tels contacts avec des croyants riches en Dieu, même s’ils ne comptent pas beaucoup de sages quant à ce monde (1 Cor. 1, 26) ; il faudrait renier les effets de l’Esprit Saint au milieu des deux ou trois rassemblés au nom du Seigneur. Quand Celui-ci rassure « le petit troupeau » (Luc 12, 32), Il connaît notre infirmité, Il se souvient que nous sommes poussière. Pourrions-nous souhaiter le grand nombre et ainsi prétendre à la force ?

— Nous admettons cela, et pour nous aussi cette fréquentation des réunions est parfois, mais non pas toujours, d’un profit véritable : on se sent plus près du Seigneur, comme libéré pour un moment des contingences qui nous Le cachent. Mais pourquoi n’éprouvons-nous pas plus souvent les bienfaits de ces rencontres ?

— À vous de juger, mes amis, et peut-être de vous juger selon 1 Corinthiens 11, 31. Avez-vous connu la préparation de cœur nécessaire pour réaliser que Jésus est là, à ce rendez-vous qu’Il honore de Sa présence ? Étiez-vous venus Le chercher, Lui, au milieu des saints rassemblés, ou souhaitiez-vous seulement entendre un discours bien ordonné ? Vos esprits s’égarent-ils en de folles ou profanes pensées, quand la révérence s’impose ? De combien de vaines ou fausses impressions ne seriez-vous pas épargnés, si vous réalisiez vraiment cette divine présence !

— Sans doute, c’est notre sincère désir. Mais nous les souhaiterions marquées par plus de vraie joie, ces rencontres fraternelles, par moins de cet air morne et défait dont parle Jésus en Matthieu 6, 16. Voir des visages heureux et paisibles nous attirerait davantage qu’une tristesse qui parfois semble rituelle !

— Doucement, doucement… Vos aînés ont sans doute tort de ne pas toujours répondre au : « Réjouissez-vous » de Philippiens 4. Et nous devrions pouvoir rejeter sur Dieu tout notre souci, pour ne point l’apporter au rassemblement, sauf s’il découle de la sollicitude pour les assemblées (2 Cor. 11, 28) et amène devant le Seigneur la confession de ce qui nous humilie.

— Eh ! c’est l’un des motifs de nos découragements que l’aveu de cette insuffisance, de ces manquements que nous discernons parfois. À notre âge…

— … à votre âge, est-il trop tôt pour prendre conscience des réalités, même pénibles, et du sérieux de la vie chrétienne collective — de l’effort requis de chacun pour garder l’unité de l’Esprit par le lien de la paix (Éph. 4, 3) ? Ne serait-ce que pour vous préparer à la tâche qui vous incombera un jour. Deux amis ayant grandi ensemble, sur qui pèse maintenant le sentiment de ces responsabilités devant Dieu et devant leurs frères, convenaient récemment qu’il leur était bien plus facile autrefois de se distraire après les réunions, que de prendre leur part des exercices de leurs parents quant à la marche de l’assemblée. Leur tour est venu de prendre la relève, et votre tour viendra, très vite, croyez-le.

Si vous aimez vraiment le Seigneur, vous ne pouvez qu’aimer les siens (1 Jean 5, 1) et rechercher leur compagnie. Si vous avez en quelque mesure compris le sens profond de la vie chrétienne, vous ne pouvez méconnaître votre devoir vis-à-vis de l’assemblée de Dieu. Ne désirez-vous pas garder dans vos foyers la place d’enfants soumis, comme le fut l’enfant parfait (Luc 2, 51) ? Et il ne saurait y avoir pour vous de bénédictions, présentes et futures, hors de cette place, mais prenez aussi dans l’assemblée celle qui est la vôtre ; n’en êtes-vous pas comme les enfants ? Vous sentirez l’intérêt qu’on vous y porte. Croyez que la plus grande joie de l’apôtre Jean reste celle des chrétiens qui vous aiment : vous « voir marcher dans la vérité » (3 Jean 4). Ne doutez pas de l’encouragement qu’ils éprouveraient, dans les petites assemblées surtout, à vous voir, chers jeunes frères, prendre une part active aux réunions, celles de prières d’abord, et aussi celle de culte. Gardés en cela dans ce qui est votre mesure, vous jouirez davantage de la communion fraternelle ; vos questions dans les entretiens sur la Parole provoqueraient des explications utiles à tous. Combien regrettable est votre trop fréquent mutisme, et croyez qu’il afflige souvent vos aînés.

— De cela aussi nous comprenons la nécessité et désirerions le réaliser davantage ; mais nous sommes parfois déconcertés par une sorte de routine, par un rythme de vie collective si ralenti en apparence, qu’il nous paraît différer peu du sommeil. Croyez que nous le déplorons, sans rien vouloir juger.

— Et pensez-vous que ces constatations, au vrai peu charitables, puissent vous servir d’excuses à l’abandon du rassemblement ? Il me souvient d’un jeune converti, qui s’approcha d’une petite assemblée de campagne dont on pouvait bien dire que la vie y était aussi calme que possible. Son désir d’apprendre là ce qu’il n’avait pas trouvé ailleurs, lui gagna les cœurs. Je le revois, récitant avec émotion un petit poème chrétien au milieu de quatre ou cinq vieux frères qui l’écoutaient avec une attention affectueuse. « Ce jeune homme m’intéresse, dit par la suite l’un d’eux qu’on eût à bon droit jugé le plus austère ; Dieu le bénira ». De fait, Dieu l’a béni et ses enfants marchent après lui dans le chemin du Seigneur.

Jeunes amis, que la Parole de Dieu demeure en vous (1 Jean 2, 14). L’un de ses premiers effets dans votre âme sera de vous faire suivre le Seigneur Jésus, pour Lui demander : « Où demeures-tu ? » (Jean 1, 39).

Lui vous répondra : « Là où deux ou trois sont assemblés à mon nom, je suis là au milieu d’eux » (Matt. 18, 20).

Et Il vous dira encore : « Venez et voyez » (Jean 1, 40).

Un chrétien âgé, humble et pieux, devant qui on déplorait trop de bancs vides à une réunion d’édification qui avait été bénie, se contenta de dire avec tristesse : « Ce qui manque, voyez-vous, c’est l’appétit ! ».

Or vous savez comment vient l’appétit : Plus vous suivrez les réunions, vraiment attachés à Jésus, plus vous y réaliserez Sa présence.

Et le « rassemblement de nous-mêmes » (Héb. 10, 25) cessera pour vous d’être un ennui (voir Mal. 1, 13) ; il deviendra pour vos âmes un besoin véritable.