Jacob, ou Genèse 28 à 36

J’ai déjà parcouru la suite du livre de la Genèse jusqu’à la fin du chapitre 27. Dans les chapitres qui suivent jusqu’au 36, Jacob est surtout devant nous ; et c’est cette partie du livre que je me propose maintenant de considérer.

Il y a, plus tard, une période très importante de la vie de Jacob, savoir celle de son séjour en Égypte pendant dix-sept ans et de sa mort dans ce pays. Mais nous la trouverons dans la partie du livre, dans laquelle Joseph est le sujet principal ; je n’en ferai donc mention que pour ce qui a trait à Jacob.

La vie de Jacob comprend des événements très nombreux et très variés, d’un caractère tout différents de ceux de la vie de son père Isaac. Nous voyons tout de suite en cela la sagesse de Dieu ; car il y a intention divine dans la construction de ces histoires, comme il y a véracité divine dans les récits. Ces histoires nous font connaître des faits ; mais il est tout aussi certain qu’elles nous font saisir certains mystères. J’ai eu à cœur d’appeler l’attention sur ces mystères, et en même temps, de recueillir des instructions morales dans ce qui nous est dit de ces premiers siècles de la famille humaine et de ces premiers pères des élus de Dieu.

L’élection et l’appel de Dieu, dans l’exercice souverain de Sa grâce, nous les avons vus en Abraham.

La position de fils, dans laquelle nous sommes introduits par l’élection (car nous sommes prédestinés à être adoptés), nous a ensuite été présentée en Isaac.

La discipline, comme celle qu’un père exerce sur son fils (car qui est le fils que le père ne discipline pas ?), est ici, à son tour, présentée en Jacob.

C’est ainsi que ces histoires successives ne sont pas seulement l’exposé des faits dans leur ordre, mais elles constituent aussi un aperçu de la manière dont Dieu conduit Son peuple selon Sa grâce et Sa sagesse.

Jacob était un fils, aussi bien que l’avait été Isaac. Mais il était un fils à l’école, ou sous la discipline, non une fils, comme Isaac, soigné et élevé dans la maison paternelle ; il ne lui fut pas donné de connaître les droits et la dignité d’un fils et héritier, mais de connaître l’amour, l’amour pratique, qui discipline et qui corrige. Tel fut Jacob comme élu de Dieu. Mais n’oublions jamais qu’une telle discipline est ce qui prouve plus clairement que toute autre chose, que nous sommes enfants. La discipline implique l’adoption. C’est parce que nous sommes fils que l’exhortation s’adresse à nous, et que nous sommes les objets de la correction. La discipline peut être ce qui est le plus en vue, mais le secret en est l’amour du Père.

Toutefois, je ne signale ce caractère de fils sous la discipline, que comme étant ce qui distingue Jacob d’une manière générale. Quant aux événements de son histoire, quelque variés et frappants qu’ils soient, nous pourrions les séparer en quatre périodes :

1º Sa naissance et sa jeunesse auprès de son père, au pays de Canaan ;

2º Son voyage à Paddan-Aram, et les vingt années de son séjour chez Laban le Syrien ;

3º Son retour de Paddan-Aram, et son second séjour en Canaan ;

4º Son voyage de Canaan en Égypte ; son séjour et sa mort dans ce dernier pays.

Ce qui précède est comme une table des matières simple et naturelle, et je suivrai le même ordre dans mes considérations.

Première partie. — Cette première partie de l’histoire de Jacob traite de sa naissance et de sa vie dans la maison de son père, au pays de Canaan, jusqu’à l’âge d’environ soixante-dix ans[20]. Nous en avons déjà parlé d’une manière générale dans la section précédente, intitulée « Isaac » ; et l’on peut dire qu’il ne pouvait en être autrement ; car elle est entremêlée dans ces chapitres de la Genèse, où Isaac est le principal personnage. Je doit donc y renvoyer le lecteur.

Deuxième partie. — Au chapitre 28 de la Genèse, nous commençons à voir Jacob sous la discipline ; c’est le premier chapitre de la deuxième partie de son histoire, et dès lors, dans le livre de la Genèse, il est le principal personnage devant nous.

Dans son voyage pour se rendre à Paddan, mais avant qu’il eût passé les limites de Canaan, à l’endroit appelé Luz, l’Éternel le rencontre. Ce n’est pas à côté du lit de son père, où il a péché, mais à un endroit éloigné, aride, solitaire, où son péché l’a chassé, et où il est l’objet de la discipline de Dieu, que Celui-ci peut le rencontrer. Il ne peut pas nous apparaître sur la scène de nos iniquités, mais Il peut le faire là où Il corrige. Or tel fut Luz pour Jacob. C’était un endroit désolé. Les pierres du lieu furent son chevet, et le ciel au-dessus de sa tête sa couverture ; il n’avait d’autre ami que son bâton pour le soutenir et le consoler. Mais là le Dieu de ses pères vint le trouver. Il ne change nullement les circonstances du moment, ni ne révoque le châtiment. Il laisse Jacob poursuivre son chemin solitaire, pour trouver ensuite vingt années de dur service sous le joug d’un étranger, années semées de maint tort et de mainte injustice. Mais Dieu lui donne l’assurance que des armées célestes veilleront sur lui et l’entoureront pour le servir.

L’Éternel avait fait, comme nous le savons, de grandes promesses à Abraham ; Il les avait répétées à Isaac ; et maintenant, à Béthel, Il les fait encore à Jacob, mais avec une addition très distincte à ces promesses communes : « Et voici, je suis avec toi ; et je te garderai partout où tu iras, et je te ramènerai dans cette terre-ci, car je ne t’abandonnerai pas jusqu’à ce que j’aie fait ce que je t’ai dit » (v. 15). C’était là une nouvelle promesse, une grâce de plus ; précisément parce que Jacob en avait besoin, ce qui n’avait pas été le cas pour Abraham et Isaac. Jacob était le seul des trois qui eût besoin que l’Éternel fût avec lui partout où il irait, et le ramenât dans son pays. Jacob, par son acte coupable, avait rendu nécessaire cette faveur additionnelle ; la grâce la lui accorde, et la vision de l’échelle la lui garantit. Les promesses à Abraham et à Isaac ne comprenaient pas ces soins providentiels, angéliques. Eux étaient restés dans le pays ; mais Jacob était, par son acte, un banni, ayant un besoin spécial des soins et de la vigilance d’un protecteur céleste, et Dieu répond à ce besoin. Ce soin des anges qui, comme ils en avaient reçu commission directe du ciel, veillaient sur lui pendant les jours de son exil et de son pénible labeur, résultats de sa propre faute, lui donne une place à part comme objet de miséricorde. Il était héritier du royaume, en tant que « débiteur à une miséricorde spéciale », en raison de la grâce abondante qui était venue à son aide et l’avait gardé au milieu des amers résultats de sa propre faute. David, en son jour, triompha de même, par la foi en « l’alliance éternelle » établie avec lui, quoiqu’à ce moment sa maison fût en ruines par son propre péché (2 Sam. 23).

Telles sont les voies de Dieu, excellentes et parfaites par l’union de la grâce avec la sainteté. À ce propos, je ferai remarquer que, dans toutes les circonstances, il y a deux objets à considérer : la nature regarde à l’un, la foi à l’autre. Ainsi, dans la discipline divine, telle que celle dont Jacob était ici l’objet, il y a d’un côté la verge, et de l’autre la main qui l’applique. La nature voit l’une, la foi reconnaît l’autre. Job, en son jour, faiblit sous la verge, parce que la verge était tout ce qui l’occupait. S’il avait regardé au conseil de « Celui qui la décrétait », à Son cœur, à Sa main (ainsi que nous sommes exhortés à le faire en Michée 6, 9), il serait resté debout. Mais la nature eut le dessus ; il tint les yeux fixés sur la verge, et ce fut trop pour lui.

De même, dans les manquements, aussi bien que dans les circonstances, il y a deux objets : celui de la conscience et, d’autre part, celui de la foi. Mais il ne faut pas permettre à la conscience de priver la foi de ses précieuses ressources — les trésors de la grâce qui pardonne, qui restaure, et que l’amour de Dieu en Christ a mis en réserve pour la foi.

C’est là un grand sujet de consolation. Il ne faut pas que la nature s’occupe trop des circonstances, ni la conscience des manquements. La nature doit sentir qu’aucune affliction n’est, pour le présent, un sujet de joie ; et il se peut que la conscience ou le cœur soient brisés ; mais dans l’un ou l’autre cas, la foi doit être à son poste et faire son devoir ; or dans les épîtres, l’énergie de l’Esprit est, dans une grande mesure, occupée en grâce à mettre la foi à son poste et à l’encourager à faire son devoir. Les apôtres, instruits par le Saint Esprit, ont connaissance du danger et des tentations auxquels nous sommes exposés en raison de la nature qui est en nous ; et, tout en s’attachant à recommander que la conscience soit délicate et en éveil, ils établissent la nécessité que la foi ne se maintienne pas moins en activité.

Connaître Dieu en grâce est ce qui L’honore, et c’est notre joie. D’après nos conceptions naturelles, c’est-à-dire selon les instincts d’une nature déchue, nous nous imaginons que Dieu exige notre obéissance et réclame notre service. La foi, au contraire, Le connaît comme Celui qui donne et qui nous parle de nos privilèges, de la liberté et de la bénédiction qui sont nôtres, en raison de notre relation avec Lui.

Mais l’âme de Jacob n’était pas tout à fait à même de jouir de cette manière d’agir de la grâce. Il trouva que le lieu où il avait vu l’échelle et les anges, et où le Dieu de ses pères lui avait parlé, était un « lieu terrible ». Dans un sens, c’était trop pour lui ; il en fut de même, longtemps plus tard, pour Pierre sur la sainte montagne. Mais Dieu reste fidèle à l’abondance de Sa grâce. Jacob peut dire : « Que ce lieu-ci est terrible ! ». Pierre et ses compagnons peuvent être pleins de frayeur ; mais l’échelle n’en atteint pas moins jusqu’aux cieux, et les anges y montent et y descendent aux yeux du patriarche ; de même, la gloire continue à briller sur la montagne. La grâce de Dieu est plus riche que notre âme n’est capable de le concevoir. Dieu resplendit en Lui-même, bien plus que nous ne l’apercevons. Or c’est en Lui-même qu’Il doit être connu, et non point dans les reflets que nous pouvons en recevoir.

Toutefois, comme Pierre sur la montagne, Jacob, dans un certain sens, trouva qu’il était bon de demeurer à Luz, et il appela le lieu Béthel. C’était pour lui la maison de Dieu, car Dieu avait été là avec lui et lui avait parlé ; c’était à ses yeux la porte des cieux ; car là les anges lui étaient apparus, descendant de leur demeure céleste. « Ce n’est autre chose que la maison de Dieu », dit-il, « et c’est ici la porte des cieux ».

Dieu déclare à Jacob Son nom, et le glorifie aussi. Il le déclare, le révèle d’abord, et la foi l’accepte. Au moment opportun, Il justifie cette déclaration ou ce témoignage, accomplit tout ce qu’Il a promis et glorifie ainsi Son nom. Partout où Il met la mémoire de Son nom, là est Sa maison. L’aire d’Ornan, longtemps après, eut le même privilège que Luz reçoit ici, et au même titre. « C’est ici la maison de l’Éternel Dieu, et c’est ici l’autel pour l’holocauste d’Israël », dit David, en parlant de l’aire du Jébusien (1 Chron. 22, 1). Car, comme le Béthel de notre patriarche, c’était l’endroit où la miséricorde s’était glorifiée vis-à-vis du jugement, où Dieu s’était révélé selon l’abondance de Sa grâce ; et la foi sait y voir la maison de Dieu. Jacob et David, chacun en son jour, étaient des saints sous la discipline ; mais le Seigneur vint vers eux selon les riches conseils de Son amour, se révélant Lui-même en déclarant Son nom ; et pour eux, c’était Sa maison. Mais il est plus facile de consacrer la maison que de recevoir l’enseignement qui y est donné. Jacob exprima bien les pensées de son cœur, sous la puissance des impressions que la vision avait nécessairement produites ; mais il y a encore en lui beaucoup du vieux Jacob. Il se laisse entraîner par le mauvais penchant de son cœur ; il semble calculer ici, conclure un marché, faire des conditions, bien que l’Éternel lui ait parlé le langage de la promesse, selon Sa bonté libre et souveraine. La nature est active en lui, malgré mainte répréhension et mainte défaite ; elle survit à ce qui a pu paraître un instant être un coup mortel. Jacob ne la laisse pas davantage derrière lui à Béthel, qu’il ne l’a laissée derrière lui dans la tente de sa mère.

Il poursuit sa route. La grâce raccourcit le chemin de Jacob, objet de la discipline, et lui fait accomplir assez rapidement son voyage jusqu’au « pays des fils de l’orient », jusqu’à Paddan-Aram, où sa mère lui avait conseillé de se rendre et où, sans nul doute, la main de Dieu l’amène maintenant.

C’est auprès du puits et au milieu des troupeaux, que Jacob trouve tout d’abord Rachel ; c’était auprès du puits qu’Éliézer, le représentant d’Isaac, avait trouvé Rebecca. Mais Jacob était l’homme pauvre, Isaac l’homme riche. Isaac pouvait enrichir Rebecca, en lui donnant l’anneau et les bracelets d’or, gages du bel héritage qu’il lui réservait. Jacob n’avait que son labeur à la sueur de son visage. Isaac était fils et héritier, Jacob un homme qui, par sa faute, s’était réduit au dénuement et avait à se frayer de son mieux un chemin, Dieu aidant, à travers les ronces et les épines de la vie. « Israël servit pour une femme ; et pour une femme, il garda les troupeaux » (Os. 12, 13). Il allait trouver ce service très dur ; mais il l’entreprend aussitôt, et y persévère pendant vingt longues années (Gen. 29 à 31).

La scène se passe dans la maison de Laban, frère de sa mère, et bientôt s’y déroulent, d’une manière continue, des actes moraux divers. Là sont non seulement Jacob lui-même et Laban, mais aussi les deux femmes de Jacob, Léa et Rachel, et leurs deux servantes, Zilpa et Bilha.

Jacob n’est pas longtemps en butte aux épreuves et aux afflictions de son séjour chez Laban, qu’il lui faut souffrir une offense toute semblable à celle qu’il avait lui-même commise chez son père. Il avait trompé son père au sujet de son frère et de la bénédiction. Laban le trompe maintenant au sujet de Rachel et du mariage. Toutefois, dans une grande partie de sa conduite pendant les vingt années qu’il passe chez Laban, nous voyons ce qu’il y avait en lui d’excellent. Car la conscience du fait que la main de Dieu est sur nous pour nous discipliner, a nécessairement un effet très marqué sur tout esprit qui a quelque droiture devant Dieu. Ce n’est pas que la nature soit changée par là, ou que sa volonté soit brisée, mais elle peut être plus ou moins bridée. David, lorsqu’il est châtié d’une manière plus sévère, et plus humiliante qu’aucun saint de Dieu ne l’avait jamais été, se conduit admirablement sous la discipline. Ses paroles à Itthaï, à Tsadok et à Hushaï, son indignation à la proposition des fils de Tseruïa, ses paroles d’humiliation, ses lamentations sur Absalom, sa conduite après sa victoire, comme si la victoire eût été une défaite, tout cela, et d’autres faits du même genre, nous fait voir que l’Esprit avait opéré une œuvre bénie dans son âme. Nous ne trouvons, je le sais, rien d’équivalent chez Jacob à Paddan-Aram ; mais, si je ne me trompe, nous y voyons un saint sous la discipline, qui en a conscience et comprend clairement le caractère de sa position, la main de Dieu étant sur lui, et la juste répréhension du Seigneur ; il se conduit avec débonnaireté et vigilance. Il se soumet en silence aux injustices d’un maître outrageux. Il sert patiemment et souffre sans se plaindre. Son salaire est changé dix fois, mais il ne proteste pas. En tout cela, il s’humilie sous la puissante main de Dieu, comme quelqu’un qui ne veut pas oublier ce qu’a été sa conduite passée. Aussi, à la fin de vingt années de pénible travail et de mauvais traitements, il peut affirmer qu’il a été fidèle, et Dieu Lui-même paraît mettre Son sceau sur ce témoignage. Par les soins de Sa providence, et par Ses révélations, en le visitant par Son Esprit, par Son intervention directe, et en parlant à Laban lui-même, l’Éternel protège, bénit et justifie Jacob.

Cela est beau à voir. Je ne dirai pas que la nature fût mortifiée, que la racine d’amertume fût jugée. Nous trouverons, je le sais, que plus tard Jacob est toujours le vieux Jacob, et se fait tristement reconnaître par le même levain qui avait travaillé en lui dès le commencement. Mais tant qu’il est dans la maison du Syrien, Jacob paraît avoir conscience que la puissante main de Dieu est sur lui en discipline, et il se conduit en conséquence, subissant les reproches sans se justifier, et ne luttant pas pour obtenir ses droits injustement violés.

Telle est l’impression que me donne Jacob chez Laban. Quant à ce dernier, lorsque Jacob entre dans sa maison, il est en tout point un homme du monde, et c’est ce qu’il est encore au départ de Jacob. Dans toutes ses transactions, du commencement à la fin, il n’a en vue que son propre avantage. Il est contraint de reconnaître que la main de Dieu est avec Jacob ; mais il voudrait, par l’intermédiaire de Jacob, faire travailler cette main à ses propres intérêts, et faire tourner à son profit la faveur de Dieu envers Jacob. Pendant vingt années, il voit de ses yeux, dans sa maison même, et de jour en jour, la main du Seigneur et les opérations de Sa grâce et de Sa puissance ; mais il n’en reste pas moins un homme du monde. Dieu vient tout près de lui, comme Jésus plus tard, de Bethsaïda et de Chorazin, opérant des miracles ; mais il n’y a point de repentance. Le départ de Jacob, à la fin, est comme une fuite de dessous la main de l’ennemi, ou comme l’oiseau échappant au piège de l’oiseleur. C’est une espèce d’exode — un exode de famille, comme plus tard celui d’Israël comme nation. Laban et Paddan-Aram furent pour notre patriarche ce que furent le Pharaon et l’Égypte pour Israël. Laban aurait bien voulu garder Jacob en esclavage ; tout au plus l’aurait-il congédié à vide ; mais l’Éternel prend en main la cause de Jacob auprès de Laban, comme Il prit plus tard celle d’Israël auprès du Pharaon. Laban et le Pharaon, chacun en son jour, virent de leurs yeux ce que Dieu fit, mais ni l’un ni l’autre n’en jouirent.

Laban était assurément en tout point ami du monde, et il ne fut jamais rien de mieux ; il était rusé, et de plus hypocrite, deux choses qui vont habituellement de compagnie. À la fin, lorsque tous ses artifices sont déjoués, et qu’aucun enchantement n’a pu avoir d’effet, comme plus tard pour Israël, il fait ce qu’il peut selon les calculs misérables et détestables d’un cœur astucieux, pour cacher le dessein qui a maintenant échoué et sauver les apparences. Il feint de croire que Jacob l’a quitté simplement parce qu’il languissait après la maison de son père, tandis que sa conscience doit lui dire qu’il y avait de tout autres raisons. Il affecte la douleur et l’indignation de ce qu’il n’a pu baiser ses filles et leurs enfants, et les renvoyer honorablement, tandis que sa conscience doit lui rappeler comment il les a vendues plus d’une fois. Il parle comme s’il était en souci à leur sujet, maintenant qu’elles seront à la charge de Jacob, comme s’il avait eu pour elles les soins d’un père. Il feint d’épargner Jacob en raison de son respect religieux pour les paroles de Dieu, tandis qu’il a dû se voir, bon gré, mal gré, absolument arrêté par Dieu, religieux ou profane, comme le fut Balaam dans la suite. Il donne aussi une apparence de sérieux au dernier engagement pris entre lui et Jacob ; il y introduit le nom du Dieu d’Abraham, quand le moment d’avant il était occupé à chercher ses idoles, et se préparait à retourner au pays dont Dieu avait fait sortir Abraham, pour y rester homme du monde, sans cœur, et y adorer ses propres dieux.

Misérable Laban ! Son histoire nous donne une leçon sainte et sérieuse.

Mais, outre Laban le Syrien, nous avons les femmes et les enfants de Paddan-Aram. Les femmes et les enfants du livre de la Genèse sont tous des symboles. C’est ce que nous voyons en Ève et en ses trois fils, dans la Sara, l’Agar et la Ketura d’Abraham, et dans la semence de chacune d’elles. Dans l’article sur Isaac, nous avons fait ressortir le même caractère symbolique en Rebecca, sa femme, et en Ésaü et Jacob, ses fils. Chacun d’eux et tous ensemble sont, comme figures, des parties composant le dessein de Dieu. Ici, de même, nous trouvons des symboles dans les femmes que Jacob épouse à Paddan, la sœur aînée, la sœur cadette, les servantes données à toutes deux, et les enfants de chacune d’elles.

Dans les enfants d’Israël, c’est-à-dire dans la nation, semence d’Abraham, nous trouvons trois classes : 1º Jadis, Israël selon la chair, établi dans le pays en raison de sa parenté charnelle avec Abraham. 2º Actuellement, la nation dans la servitude, qui a dû apprendre à se courber sous le joug des Gentils. 3º Dans l’avenir, la nation établie en grâce, Israël racheté et accepté, établi dans les choses promises aux pères.

Ce sont là les trois générations de la nation d’Israël : ce qu’elle a été, ce qu’elle est maintenant, ce qu’elle sera plus tard. Nous en voyons comme une ombre, dans les familles de Jacob à Paddan ; savoir, dans les enfants de Léa, qui avaient les droits de leur mère dans la chair ; dans les enfants des servantes, et dans ceux de Rachel, la bien-aimée, qui n’avait point de force quant à la nature, mais dont la semence était tout entière semence de promesse ou de Dieu.

Les voies de la sagesse de Dieu sont ainsi données à connaître dans les femmes et les enfants de Jacob, aux chapitres 29 à 31, comme elles l’avaient été dans les scènes de famille précédemment décrites dans ce livre admirable.

Aussitôt que Joseph, l’enfant de la promesse, fils de Rachel la bien-aimée, lui a été donné, Jacob parle de quitter Paddan, lieu de son exil et de sa servitude (30, 25, 26). Quelque simple que la chose paraisse, elle a sa signification. La condition d’étranger et de serviteur ne lui convenait plus, dès qu’il eut reçu « la semence », signe pour lui de la puissance de Dieu en sa faveur. Il sentit, plutôt instinctivement peut-être, qu’il lui convenait de revendiquer sa liberté et de penser à sa maison paternelle et à son héritage. Je ne dirai pas que Jacob comprît vraiment cela, ou que ce fût pour lui comme une inspiration reçue, car, dans tout ce qu’elle impliquait, elle dépassait son intelligence. Quoi qu’il en soit, aussitôt après la naissance de Joseph, il dit à Laban : « Renvoie-moi, et j’irai dans mon lieu et dans mon pays ».

Il en avait été à peu près de même auparavant pour Abraham. Lorsqu’Isaac fut sevré, la scène autour d’Abraham change aussitôt : l’enfant de la servante doit quitter la maison, et Abraham a le pas sur le Gentil (Gen. 21). Le sevrage d’Isaac fut le point tournant dans l’état d’âme d’Abraham. En esprit, pour un moment, il entre dans le royaume, bâtit un nouvel autel, un autel au « Dieu d’éternité », et plante un tamarisc. Ceci est très beau, et j’en ai considéré la signification en son lieu[21]. Maintenant il en est de Jacob comme jadis d’Abraham. Dès que Joseph, l’enfant de la promesse, dont la naissance était une démonstration de la grâce et de la puissance de Dieu, lui est donné, la pensée de la liberté et de la maison de son père se présente à son esprit.

C’était un bel et frappant exemple de l’intelligence d’un esprit renouvelé. Je puis ajouter que, dans la même occasion, on voit en Rachel le caractère de la foi ; car elle appelle son fils « Joseph », c’est-à-dire : « Qu’il ajoute » ; elle a l’assurance que l’Éternel, qui a maintenant commencé à lui accorder Ses grâces, les lui continuera et les achèvera. C’est ainsi qu’aujourd’hui, dans le même esprit, nos cœurs et nos lèvres disent par la foi : « Celui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais qui l’a livré pour nous tous, comment ne nous fera-t-il pas don aussi, librement, de toutes choses avec lui ? ». Non seulement les dons reçus furent pour Rachel un prétexte pour demander encore davantage à Dieu, mais ils enhardirent sa foi, la rendirent plus heureuse, et elle en conclut qu’elle pouvait avoir confiance qu’Il donnerait encore davantage.

Malgré cela, l’association de Laban et de Jacob continue quelque temps après la naissance de Joseph ; ce sont des circonstances entièrement différentes qui les obligent à se séparer, et alors Laban reste devant nous, plus encore qu’auparavant, une espèce de statue de sel, un monument solennel de ce dont nos méchants cœurs sont capables.

Troisième partie. — La période de servitude de Jacob se termine au chapitre 31. Il est à ce moment en route pour retourner de Paddan-Aram en Canaan ; les scènes des principaux événements de ce voyage sont la montagne de Galaad, où la plus grande partie du chemin était déjà derrière lui, et Mahanaïm, près du torrent de Jabbok, comme il allait entrer dans le pays.

Ce fut à la montagne de Galaad, que Jacob et Laban prirent congé l’un de l’autre, car Laban l’avait poursuivi jusque-là. Mais là ils firent alliance, offrant un sacrifice, puis mangeant ensemble, pour ainsi dire, sur le sacrifice.

Cette scène est une figure symbolique de nos bénédictions. Car nous jouissons d’une alliance de paix, qui a été assurée par un sacrifice, et dont il a été rendu témoignage par une fête. De même, la nuit de la rédemption hors d’Égypte, l’autel et la table, c’est-à-dire le sacrifice et la fête, se retrouvent. Le sang est sur le linteau de la porte, et les gens de la maison, délivrés par la rançon, sont à l’abri dans la maison, et se nourrissent de l’agneau, dont le sang les protège et les délivre.

Mais en cette occasion-ci, il y a une autre chose à remarquer : c’est Jacob qui offre le sacrifice.

Ceci est très significatif, et nous montre que Jacob connaissait sa place et sa dignité devant Dieu. Laban avait pour lui tous les droits que la nature, la chair et la relation pouvaient lui donner ; mais malgré tout cela, c’est Jacob qui agit. Laban était le plus âgé des deux ; il était le maître et le beau-père. Néanmoins, Jacob prend la place du « plus excellent » et offre le sacrifice, dans le même esprit de foi qu’Abraham lorsqu’il fit alliance avec le roi de Guérar (Gen. 21), ou comme Jéthro, à Horeb, au milieu de l’Israël de Dieu et en présence d’Aaron (Ex. 18).

De tels cas sont au nombre des triomphes de la foi ; et ce ne sont pas des triomphes de petite importance. Connaître notre haute dignité en Christ, et ne l’abandonner à aucun prix, même lorsque les circonstances nous humilient, n’est point chose facile. Jacob à Paddan-Aram était sous la discipline. Là il n’avait point d’autel. Devant Dieu, il était plutôt un pénitent qu’un adorateur ; mais devant Laban, il a conscience qu’il est un saint de Dieu ; ici, à la montagne de Galaad, il a sa stèle, son sacrifice et sa fête ; sa foi est en activité pour lui donner la hardiesse d’agir selon sa dignité de saint et de sacrificateur devant Dieu, en présence de tous les droits de la chair et du sang. Élihu, dans le livre de Job, bien que se renonçant lui-même devant ceux qui étaient plus âgés que lui, fait valoir les droits de l’Esprit en lui, en présence des droits les plus élevés de la nature.

Il est très encourageant de voir de telles expressions de la pensée de Christ dans les saints. Jamais, du commencement à la fin, Jacob ne douta de sa position devant Dieu, bien qu’il fût toute sa vie sous la discipline. Or c’est une chose précieuse que de prendre la place que la grâce nous donne selon sa richesse, sa richesse infinie, selon sa gloire et son abondance. Je ne crois pas que, si Pierre, en Jean 21, avait voulu venir vers le Seigneur en pénitent, il serait venu en hâte à Lui comme il le fit. Un pénitent se serait approché de Lui d’un pas mesuré. Mais Pierre ne pensait pas alors à son reniement du Seigneur si récent encore ; il pensait à son Seigneur Lui-même. Il va donc en hâte et plein d’ardeur. Il avait, il est très vrai, péché contre son Maître, et aurait pu être confus et honteux. Mais, chose merveilleuse ! comme Pierre repentant aurait été moins prompt et moins ardent à venir à Jésus, de même Pierre, arrivé auprès de son Maître, n’aurait pas été aussi bienvenu de Lui, s’il avait montré moins de confiance, quoiqu’ayant si tristement manqué. Nous voyons en ceci ce que sont la grâce et le cœur de Celui à qui seul nous avons affaire.

Toutefois, nous n’avons ici que des fragments, des colonnes brisées des temples de Dieu. La nature est toujours la nature ; et Jacob, peu après tout ceci, reste encore le vieux Jacob.

Quelqu’un a dit que, si la main de l’Éternel avait cessé de peser sur Job, après sa première épreuve, il n’aurait pas atteint la bénédiction. Il y eut pour lui une trêve, et on aurait pu penser que tout était fini. Mais le but de Dieu en grâce n’était pas encore atteint ; et nous pouvons être certains que la malice de Satan n’était pas encore satisfaite. L’infatigable adversaire se remet à l’œuvre, l’Éternel lui lâche la bride, et Job est visité une seconde fois.

Or la nature est tout aussi obstinée que Satan. Chassez-la, elle reviendra. Nous venons de voir en Jacob, à la montagne de Galaad, un petit arrêt dans la marche de la nature ; nous avons vu un moment en lui la pensée et quelques expressions de la gloire ; mais bientôt, trop tôt assurément, le vieil homme reparaît.

Jacob part de la montagne de Galaad et continue sa route, et comme il approche de la frontière du pays, les anges de Dieu le rencontrent. Jacob les reconnaît aussitôt. « C’est l’armée de Dieu », dit-il, et il appelle le lieu Mahanaïm.

C’était une terre sainte. Dieu avait été fidèle à Sa parole ; les promesses de Béthel (Gen. 28) avaient été accomplies. C’est pourquoi il n’y a point ici d’échelle. La protection providentielle, angélique, a été effective : Jacob a été gardé dans le pays lointain et a été ramené dans son pays. L’échelle peut donc être enlevée ; au lieu que les anges montent et descendent entre le ciel et le patriarche, les anges le rencontrent. Ils se tiennent devant lui, simplement pour le saluer, lui souhaiter la bienvenue à son retour. L’Éternel Dieu de ses pères et des promesses souhaitait la bienvenue à notre patriarche rentrant dans son pays, et des serviteurs des parvis célestes avaient été envoyés pour lui faire connaître les pensées de leur Roi à son égard.

C’était « jouer de la flûte » à Jacob, et lui aurait dû « danser ». Il aurait dû tressaillir de joie, et célébrer le triomphe avant que la bataille fût livrée, ou que les armées fussent rangées pour le combat. Comme Josaphat, il aurait dû entrer en campagne avec des chants. Si les armées du ciel se mettaient ainsi à son service, qu’avait-il à craindre des armées d’Ésaü ? « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? ». Il n’en fut pas ainsi de Jacob. Au son de la flûte, il « se lamente » plutôt que de se réjouir. Il tremble, il prie, il calcule. Il range ses troupes, comme si la bataille était sa bataille. Tout est ici à la fois religieux et incrédule ; et assurément, cela afflige le cœur du Seigneur, comme un son discordant. Il avait souhaité la bienvenue à Jacob rentrant dans son pays, avec tous les signes d’une vraie joie et en lui faisant honneur, et voici que Jacob était tout découragé.

Le Seigneur travaille à être en communion avec nous et à ce que nous soyons en communion avec Lui ; cette discordance d’âme ne saurait donc Lui plaire. Il résiste à Jacob, comme nous lisons : « Un homme lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore ». C’était la réponse à la prière de Jacob. Tout ceci est plein d’instruction pour nous.

Nous trouvons beaucoup plus facile de nous confier dans le Seigneur dans toutes les questions qui se présentent entre Lui et nous, que de Le faire intervenir, de nous servir de Lui et de nous confier en Lui dans les questions qui se présentent entre nous et d’autres — beaucoup plus facile de nous confier en Lui pour l’éternité que pour demain, parce que l’éternité dépend entièrement de Lui. Demain, selon notre estimation, est plus ou moins partagé entre Lui et d’autres — gouverné par les circonstances aussi bien que par Dieu. Abraham avait laissé voir jadis la même inconséquence. Il était sorti à l’appel du Dieu de gloire, quittant pays, parenté et maison de son père ; mais dès que survient la famine, sa foi fait défaut, et au lieu de se confier en l’Éternel dans ces nouvelles circonstances, il descend en Égypte.

Jacob, à Mahanaïm, laisse voir la même faiblesse naturelle. Il est incapable de se fier à Dieu en présence d’Ésaü. Les quatre cents hommes d’Ésaü l’épouvantent ; il placera entre eux et lui, en premier lieu, ses messagers porteurs de paroles de paix et d’amitié ; ensuite ses présents, afin que par l’un ou l’autre moyen, il puisse calmer l’ardeur de la colère de son frère. Il n’a aucune foi en Dieu, pour Le voir se placer entre lui et Ésaü. Il tremble, il prie, il calcule, il dispose les gens de sa maison comme pour une bataille rangée. Les circonstances se sont trouvées dépasser sa foi. Mais aussitôt après, lorsque le Seigneur Lui-même s’oppose à lui, lorsque la question est entre lui et Dieu, il est hardi et il prévaut. Il ne perd pas courage, quoiqu’il soit repris, vertement repris, par le Seigneur. Il se conduit comme un champion de la foi, et il reçoit témoignage. Il se comporte en prince, et il acquiert de nouveaux honneurs. Ainsi faisons-nous communément, et c’est ce que nous voyons dans l’histoire de Jacob au torrent de Jabbok.

Toutefois, une telle victoire ne met pas nécessairement fin au découragement qui avait donné lieu à la lutte précédente ; et Jacob va en être maintenant un exemple, et, pour nous, un nouvel avertissement. Déjà au chapitre 33 où la même action se poursuit dans une autre scène, il est toujours le même homme timide, manquant de foi, plein de calculs en présence d’Ésaü, comme il l’avait été, avant d’avoir prévalu dans sa lutte à Jabbok.

Il y a en cela un avertissement pour nous. On peut trouver des exercices d’âme devant Dieu, et néanmoins peu de progrès en force pour continuer la lutte avec le monde. En aucun moment de cette histoire, l’état moral de Jacob ne paraît plus mauvais qu’aussitôt après Peniel. Il n’est aucunement purifié de son vieux moi. Il calcule, il prévarique, il affecte l’amabilité et la confiance, il ment, il flatte. Il avait tenu ferme contre l’étranger à Jabbok ; il avait été puissant en foi et avait glorifié la grâce de Dieu, même quand Dieu avait un débat avec lui. Mais devant Ésaü, sa manière d’agir est, à sa honte, tout à fait celle du vieil homme. Il se débarrasse de son frère par un grossier faux-fuyant. Il n’est qu’un vil flatteur, un servile courtisan, comparant sans rougir la face d’Ésaü à celle de Dieu. Sa conduite est pitoyable ; c’est un tableau humiliant de l’état moral dans lequel un saint peut tomber, pour un temps, s’il laisse agir la nature.

Notre esprit a ses moments de joie, ce dont nous pouvons être reconnaissants ; ainsi, au chapitre précédent, Jacob avait dit : « C’est l’armée de Dieu », et encore : « J’ai vu Dieu face à face ; et mon âme a été délivrée ». C’étaient là des moments de joie pour lui. Mais ils peuvent n’être que des rafraîchissements, sans édification réelle ; et il est vraiment triste de voir ensuite un croyant revenir si vite au vieux moi : « Quel était donc votre bonheur ? », disait Paul aux Galates.

Qui donc se fiera à son propre cœur, après avoir vu combien celui de Jacob était trompeur ? Jacob avait perdu la connaissance du nom de Dieu. Il dut Lui demander quel était Son nom, au lieu de s’en servir et d’en jouir. Ce nom était « le Tout-puissant », pleinement suffisant pour tout ce dont Jacob avait besoin. Mais Jacob avait perdu ce nom, au chapitre 32 ; et au chapitre 33, on ne le voit pas comme quelqu’un qui l’a retrouvé. Il emploie des artifices pour se tirer d’affaire. Nous pouvons, de la même manière, perdre la connaissance du nom qui nous a été révélé à nous : celui de « Père », nom qui devrait donner à l’âme une force, une liberté et un calme permanents. Ce nom est un refuge pour le cœur. « Celui qui demeure dans l’amour, demeure en Dieu ». Ce refuge est suffisant pour que notre joie soit accomplie, comme dit Jean. Aussi, bien que Sa main puisse peser sur nous en discipline, comme elle pesait sur Jacob, nous ne devons pas moins connaître la puissance de ce nom, l’amour parfait, secret et inaltérable d’un père. S’il n’en est pas ainsi pour nos âmes, c’est que, comme Jacob dans ces deux chapitres, nous avons oublié le nom de Dieu. « Vous avez oublié l’exhortation qui s’adresse à vous comme à des fils », nous dit l’apôtre (Héb. 12, 5). Jacob ne sera donc plus pour nous un sujet d’étonnement ; nous nous étonnerons parfois plutôt de ce que nous sommes nous-mêmes.

Ensuite, continuant notre voyage depuis l’endroit où il a pris congé d’Ésaü, il arrive à Succoth et ensuite à Sichem ; nous pouvons dire qu’il est maintenant rentré en Canaan. Mais il ne va pas moins de mal en pis. Il semble pendant un certain temps avoir entièrement oublié ce qu’il est, aussi bien que l’appel de Dieu. Il ne peut en résulter que du chagrin. Notre conduite devrait naturellement être en rapport avec notre appel. Nous manquons tous en cela, de mille manières différentes peut-être ; mais si nous le faisons volontairement, notre conscience ayant perdu sa sensibilité, les moyens de défense les plus ordinaires de notre être moral pourront faire bientôt défaut. La vérité et l’intégrité pourront être contraintes de plier, et l’on pourra enfin rencontrer des souillures telles, comme dit l’apôtre, qu’elles n’existent pas même parmi les nations.

À Succoth, où notre patriarche arrive d’abord, il se bâtit une maison ; puis à Sichem, il achète un champ — choses qu’Abraham et Isaac, plus fidèles à l’appel de Dieu, n’avaient, ni n’auraient jamais faites. Comment, dans de telles circonstances, pouvait-il compter sur une sécurité morale ? La tente avait été échangée contre une maison ; l’étranger, le forain était devenu citoyen du pays et propriétaire. N’était-ce pas oublier ce que l’appel de Dieu avait fait de lui ? Le Seigneur, longtemps après, fit comprendre à David, par Son serviteur Nathan, qu’il y a une différence entre une maison et une tente, et qu’Il voulait que cette différence fût maintenue (1 Chron. 17). Mais ici, à Succoth, Jacob la méconnaît. Le fait de demeurer sous des tentes (Héb. 11, 9) était aussi le mémorial divin de la sainteté des patriarches ; mais à Succoth, Jacob, de propos délibéré, abandonne ce mémorial. L’Éternel n’avait pas non plus donné à Abraham, en Canaan, une place où poser son pied (Act. 7, 5) ; ici, en paix à Sichem, Jacob veut avoir une portion de champ, et l’achète comme héritage.

L’autel, qui est ensuite ajouté au catalogue après la maison et le champ, peut, au premier abord, paraître avoir pour effet de relever et de sanctifier les deux premières choses, comme étant la bonne chose à reconnaître au milieu de la corruption. Mais peut-être est-ce le pire de tout ? L’autel n’est pas dressé à Celui qui lui était apparu. Il n’y avait eu aucune communion entre Jacob et l’Éternel, pas plus à Sichem qu’à Succoth. Sichem n’était pas Béthel, et cette portion de champ où fut dressé El-Élohé-Israël, n’était pas le lieu des pierres et du dénuement, où, des cieux ouverts, la grâce surabondante avait brillé sur la tête du patriarche privé de tout. Sichem était la portion de champ que Jacob avait achetée des fils de Hamor, père de Sichem. L’autel ne fut pas dressé par un étranger céleste au Dieu qui l’avait visité ; il le fut au milieu des incirconcis. On dirait que Jacob tâchait ainsi d’obtenir la sanction du Seigneur sur la perte qu’il avait faite de son caractère de forain, de nazaréen ; qu’il tâchait d’attacher le nom et le culte de l’Éternel à ce sur quoi Son jugement était suspendu, pendant qu’Il usait de patience jusqu’à ce que l’iniquité fût à son comble.

Assurément, c’est plutôt un Jacob incirconcis qui est ici en vue, et non des Sichémites circoncis. Toute cette scène est pitoyable. Est-ce là un fils d’Abraham, un saint de Dieu, un étranger dans un monde révolté contre Lui ? Cela ressemble à l’énergie religieuse de la chrétienté, associant le nom de Christ avec le monde qui est sous la sentence du jugement, et qu’Il ne supporte que dans Sa patience. C’est comme si le peuple d’Israël avait consenti à servir le Pharaon et avait entrepris de bâtir en Égypte un autel à Jéhovah. Mais de tels autels ne sont pas des autels, de même qu’un évangile différent n’en est pas un autre. Un tel service religieux est vain, soit aux jours d’autrefois à Sichem, soit au jour actuel de la chrétienté, parmi les nations, au jour d’un monde jugé, condamné, dont nous sommes séparés par l’appel de Dieu. Mais cela n’a aucune valeur. On aura avec le monde un commerce avantageux, auquel on se livrera avec toute son énergie, sans vigilance et sans exercice de conscience ; mais on se gardera de jamais négliger le service religieux de la famille et les ordonnances religieuses nationales, qui sont l’ordre moderne de Sichem.

C’est du fruit de tout cela que Jacob devait dire plus tard : « Mon âme, n’entre pas dans leur conseil secret ; ma gloire, ne t’unis pas à leur assemblée » ! Car c’est de ce qui s’était passé au chapitre 34, que Jacob, sur le point de mourir, parle ainsi au chapitre 49. À la fin, ses yeux sont ouverts sur le vrai caractère de tout ce que nous venons de voir, et sur le résultat de son habitation à Sichem. La colère y avait fait tuer des hommes ; mais auparavant, Jacob lui-même avait enlevé la barrière de Dieu, le mur de clôture que sa vocation avait élevé entre les purs et les impurs, entre la circoncision et les Gentils. En esprit, il l’avait abattu, lorsqu’il s’était fixé comme citoyen et propriétaire sur le domaine qu’il avait acheté de Sichem. Bientôt après, Siméon et Lévi complèteront à leur gré cette destruction.

« Et Dina, fille de Léa, qu’elle avait enfantée à Jacob, sortit pour voir les filles du pays » (Gen. 34, 1). Une telle manière de faire avait-elle été celle de la maison d’Abraham ? Était-ce bien ici la famille du patriarche séparé gardant la voie de l’Éternel ? Abraham s’était-il relâché ainsi ? Quelles communications avait-il permises à ses enfants avec les fils ou les filles du pays ?

Combien tout ceci est triste, et quelle honte en ressort ! Sichem est tout à côté de Sodome, quoique, sans doute, ce ne soit pas Sodome. Jacob n’est pas un Lot. Nous pouvons et devons faire la différence, bien qu’il soit triste de devoir s’occuper de la faire. Chez tous les croyants dont l’histoire nous est rapportée, la nature s’affirme, chez les uns plus, chez les autres moins. Il y a chez eux une variété morale, souvent une prépondérance de la nature, et nous sommes appelés à discerner en eux les choses excellentes. On rencontre chez eux le vêtement souillé, mais aussi le vêtement d’une étoffe mélangée. Nous avons, sous la direction de l’Esprit, à maintenir notre vêtement à la fois sans souillure et sans mélange. C’est là nous conserver « purs du monde ». Toutefois, un vêtement souillé ne doit pas être assimilé à un vêtement « d’une étoffe mélangée, de laine et de lin tissés ensemble », comme nous dit l’Écriture. Un vêtement qui aurait par-ci, par-là, un fil d’« une autre espèce », ne doit pas non plus être confondu avec un vêtement d’une étoffe de laine et de lin tissés expressément ensemble. L’Écriture, toujours pleine d’instruction et parfaite, nous présente des caractères formés par ce qu’on appelle des « principes mélangés », comme aussi des caractères qui à l’occasion laissent apercevoir le mélange, mais n’en sont pas formés dans leur entier. La vie de Lot fut d’un bout à l’autre formée de principes mélangés. Dès que la tentation se présentait à lui, il s’unissait aussitôt au mal. Quoiqu’associé à la vocation divine, il dut être sauvé comme à travers le feu. Le vêtement de Lot était d’une étoffe mélangée, de laine et de lin. Le vêtement d’Abraham fut parfois un vêtement souillé, mais jamais un vêtement comme celui de Lot. Ce dernier, dès le début de sa carrière jusqu’à la fin, fut infidèle à l’appel de Dieu. Il devint citoyen là où il aurait dû être étranger : il eut une maison dans la ville même de Sodome, tandis qu’Abraham parcourait la surface du pays, dressant partout sa tente. La vie de Lot, tissée de faux principes, l’entraîne dans des afflictions qui deviennent sa honte, et c’est là la vraie misère. Pour lui, point de consolation dans son affliction. Son âme juste était tourmentée, comme il nous est dit ; mais il n’y avait pour lui ni joie, ni sérénité, ni triomphe. Les anges se montrèrent très réservés avec lui. Il dut échapper, n’ayant que sa vie pour butin et en faisant la perte de tout le reste.

Notre patriarche Jacob n’était pas de cette génération-là. Nous ne voudrions pas dire qu’il fût un homme à principes mélangés, mais il portait d’habitude un vêtement souillé, et à Succoth et à Sichem, son vêtement montrait bien des fils étrangers à sa trame. Ses ruses et ses calculs le déparent et en font un vêtement souillé ; tandis que sa maison de Succoth et son champ de Sichem, deux choses dans lesquelles il fut infidèle à l’appel de Dieu, et à la vie de ses pères sous des tentes, ressemblent plutôt à un vêtement dans lequel sont tissés des fils d’une autre espèce.

Cependant Jacob ne doit pas être mis au rang de Lot. Sa vie n’était pas formée de principes mélangés. Il était vraiment étranger avec Dieu sur la terre. Mais, comme Lot, il alla de propos délibéré au domicile des incirconcis ; et il eut maintenant à sentir l’amertume de sa propre voie ; aussi, ce que Sodome avait été pour Lot, Sichem l’est maintenant dans une grande mesure pour Jacob. Il est sauvé (ne peut-on pas le dire ?) toutefois comme à travers le feu. L’iniquité de Siméon et de Lévi, dont les glaives avaient été des instruments de violence, abat profondément le pauvre Jacob. Il ne sait où se rendre au milieu de ce peuple, dont il avait acquis son domaine, et dans le voisinage duquel il avait, à l’exemple de Lot, consenti à s’établir.

L’état de choses est maintenant au pire. Mais par la grâce de Dieu, Jacob va heureusement échapper à tout cela, et être entièrement libéré de Sichem et de toutes ses souillures.

« Une parole dite en son temps, combien elle est bonne ! ». Nous en faisons souvent l’expérience nous-mêmes. Une seule parole nous sera parfois plus utile que de longs discours. Car « la force est en Dieu ». Le « Suis-moi », sorti des lèvres de Christ, eut la force de détacher Lévi du bureau de recette ; tandis que, dans le même chapitre, d’autres entendirent des paroles qui n’eurent aucun effet sur eux (Luc 5).

Ici, la scène change. « Ton peuple », est-il dit au psaume 110, « sera un peuple de franche volonté, au jour de ta puissance », ce même peuple dont il avait été dit auparavant : « Tout le long du jour j’ai étendu mes mains vers un peuple désobéissant et contredisant ».

Nous trouvons un exemple de cette puissance dans l’histoire de Jacob au moment où nous sommes arrivés, c’est-à-dire au chapitre 35, 1 : « Lève-toi, monte à Béthel », lui dit l’Éternel, « et habite là, et fais-y un autel au Dieu qui t’apparut comme tu t’enfuyais de devant la face d’Ésaü, ton frère ».

Ces quelques paroles étaient adressées avec puissance. Elles marquent, je crois, l’époque importante dans la vie de Jacob, ou plutôt dans l’histoire de son âme. L’injonction était brève et simple, sans rien d’étrange ou d’extraordinaire ; elle n’était accompagnée ni d’une vision, ni d’un miracle ; mais c’était un jour de puissance. Après la vision de l’échelle à Béthel, après la vue magnifique de l’armée angélique à Mahanaïm, et après la lutte avec l’étranger divin à Peniel, Jacob avait continué sa route, à peine fortifié, ayant fait à peine un progrès quelconque quant à la vraie énergie de son âme. Mais maintenant la puissance vient sur lui, et la puissance de Dieu peut employer le plus faible instrument : cela ne fait aucune différence. La main de Dieu peut faire le travail de Dieu, même avec une fronde et une pierre, ou une mâchoire d’âne, ou des torches et des cruches ; de même, l’Esprit de Dieu peut faire le travail de Dieu dans les âmes, simplement par une parole, un regard ou un soupir.

Ces quelques paroles du commencement du chapitre 35 produisent leur effet sur Jacob : « Lève-toi, monte à Béthel ». Béthel est écrit de nouveau sur son cœur et sur sa conscience, comme par le doigt de Dieu. Il s’incline, comme Abraham, au chapitre 17, était tombé sur sa face au nom du « Dieu Tout-puissant », ou comme Pierre longtemps après (en Luc 22), se sentit brisé sous le regard de Jésus.

De même que la lumière, la puissance se rend toujours témoignage à elle-même. Ces paroles, qui ont en elles-mêmes la puissance de Dieu, sont désormais tout pour l’âme de notre patriarche. Elles manifestent instantanément leur vertu, tout comme au simple attouchement de la femme dans la foule. Aussitôt que Jacob les entend, sans commandement ultérieur de le faire, il nettoie sa maison, et exige que ses tentes soient purifiées de toutes les abominations que les siens avaient apportées avec eux de Paddan. Il est déjà, en esprit, à Béthel, le lieu où Dieu l’avait rencontré selon les richesses de Sa grâce, au jour de sa misère. Béthel est de nouveau présenté à son cœur — mieux encore, est manifesté à son âme en traits plus vivants que jamais. Il comprend maintenant l’histoire de la grâce mieux qu’il ne l’avait jamais comprise ; or la grâce sollicite à la sainteté. La Pâque doit précéder la fête des pains sans levain. La grâce de Dieu qui apporte le salut, nous enseigne à renier l’impiété et les convoitises mondaines. C’est pourquoi, au nom de Béthel prononcé dans la puissance de l’Esprit, Jacob veut, sans nouvel ordre, sans injonction ou commandement, que sa maison et les gens de sa maison soient purifiés.

Cela est plein de beauté et d’instruction. La souillure ne peut être tolérée quand on a le sentiment et la joie de la grâce débordante. Faux dieux et boucles d’oreilles, idoles et vanités, sont tous enterrés ensemble sous un térébinthe à Sichem, puis l’on quitte Sichem. Le patriarche se lève avec tout ce qui est à lui, et est bientôt sur le chemin de Béthel. Il a célébré la fête des pains sans levain, après avoir fait la Pâque, comme plus tard les Israélites en Égypte ; et, comme eux aussi, le bâton à la main et les sandales aux pieds, il tourne aussitôt le dos à son Égypte. Le Seigneur l’accompagne, comme Il accompagnera les Israélites au jour de leur exode ; et Il l’accompagne aussi par Sa puissance : comme Moïse fraya le chemin aux Israélites, à la face de leurs ennemis, comme Celui qui était dans la colonne de feu et de nuée, regarda et mit en déroute l’armée du Pharaon, de même ici, nous voyons Jacob et les siens partir, « et la frayeur de Dieu fut sur les villes qui les entouraient, et on ne poursuivit pas les fils de Jacob ».

Ce moment de l’histoire du patriarche est plein de beauté et d’instruction. Nous trouvons ici la grâce et la bénédiction, mais aussi l’humiliation. Les Israélites en Égypte avaient perdu le sentiment de la puissance du nom de Dieu, et Jacob doit maintenant apprendre qu’il a aussi perdu l’honneur attaché à son propre nom. Mais tout lui est rendu. Les noms de « Dieu Tout-puissant », d’« Israël » et de « Béthel », lui sont révélés de nouveau, au moment où il est restauré.

Il faut que Dieu soit adoré comme le Dieu du salut. Il le faut absolument dans le monde où nous sommes. Une telle adoration est la seule adoration « en vérité » (Jean 4, 23). En Lévitique 17 et en Deutéronome 12, la jalousie divine à cet égard est exprimée avec beaucoup de force. C’est comme « Sauveur » que Dieu fait connaître Son nom dans une scène de péché et de mort. Ainsi Il dit par Son prophète : « Hors de moi il n’y a pas de Dieu : — de Dieu juste et Sauveur, il n’y en a point si ce n’est moi » (És. 45, 21). C’est là une révélation de Lui-même, et le fondement de toute adoration. Dans cette déclaration, Il met la mémoire de Son nom, et c’est là qu’est le lieu de Sa louange. Dieu avait mis à Béthel la mémoire de Son nom ; c’est là qu’était Sa maison ; c’est là que Jacob apporte maintenant ses sacrifices. Il dresse son autel et l’appelle El-Béthel. C’est son tabernacle du désert, son temple sur la montagne de Morija, et sur l’aire d’Ornan. Aussi son acte est-il infiniment agréable à Dieu, qui rend aussitôt expressément témoignage qu’Il y trouve Son plaisir : car, dès que Jacob y a dressé l’autel, Dieu lui apparaît, le bénit et lui dit : « Ton nom ne sera plus appelé Jacob ; mais Israël sera ton nom. Et il appela son nom Israël. Et Dieu lui dit : Je suis le Dieu Tout-puissant ; fructifie et multiplie ; une nation, et une multitude de nations, proviendra de toi ; et des rois sortiront de tes reins. Et le pays que j’ai donné à Abraham et à Isaac, je te le donnerai, et je le donnerai à ta semence après toi. Et Dieu monta d’auprès de lui, dans le lieu où il avait parlé avec lui ».

Telle fut l’expression de la divine acceptation et du plaisir de Dieu en l’autel de Jacob à Béthel. Ce fut comme la gloire qui remplit le tabernacle en Exode 40, et remplit encore le temple en 2 Chroniques 5. Le Dieu de la grâce et du salut venait, selon Son désir de le faire, occuper la maison, et acceptait l’adoration exprimée et rendue par un pauvre pécheur qui avait goûté Sa riche grâce. Rien ne peut être d’un intérêt plus profond qu’un tel moment. Salomon en sentit la puissance ; car, voyant la gloire remplir la maison qu’il avait bâtie, il exprima ce qu’éprouvait son cœur par ces admirables paroles : « L’Éternel a dit qu’il habiterait dans l’obscurité profonde. Mais moi, j’ai bâti une maison d’habitation pour toi, un lieu fixe pour que tu y demeures à toujours ». Le temple où l’on vit la miséricorde se glorifier vis-à-vis du jugement, eut pour effet de faire sortir l’Éternel Dieu de l’obscurité profonde, retraite de la justice, et Le faire venir au milieu d’un peuple d’adorateurs.

Qu’est-ce qui aurait pu surpasser une telle manifestation divine ? Or, aux jours des patriarches, elle fut vue à cet autel de Béthel. La gloire vint là ; l’Éternel y apparut et parla à Jacob, comme plus tard à Salomon. Luz fut semblable à l’aire d’Ornan ; ces deux endroits étaient devenus la maison de Dieu. Jacob, pour la seconde fois, appelle l’endroit Béthel ; mais il n’a aucune des appréhensions qui avaient troublé son esprit la première fois qu’il y avait été. Il y reste avec le même esprit que Salomon devant la gloire dans le temple : il sait que Dieu est revenu à lui, et que Sa présence même est avec lui.

Ensuite, avec la liberté et la force qui sont la conséquence de toutes ces choses, notre patriarche se remet en marche. De Béthel il va à Bethléhem, et de là, par Migdal-Éder, à Mamré, au pays du midi, où habitait son père Isaac. Mais dans aucun de ces endroits, il n’est de nouveau question de bâtir une maison ou d’acheter un champ. Il y a la tente et l’autel, la stèle, le voyage qui se poursuit, la sépulture de son vieux père, et enfin, comme ses pères, l’habitation dans le pays où ils avaient habité avant lui (chap. 37, 1).

Ce voyage, quant à son caractère moral, était bien différent de celui qu’il avait fait précédemment de Paddan à la montagne de Galaad, puis de là à Sichem par Mahanaïm et Succoth. Jacob n’a plus de répréhension à subir. Il n’y a point de lutte comme à Peniel, nul ordre péremptoire de partir, comme à Sichem. Nous ne craignons plus désormais qu’il abandonne de nouveau sa tente, ou qu’il oublie l’appel de Dieu. Le mot de « Béthel » dans la bouche du Seigneur et dans l’oreille de Jacob, a merveilleusement opéré. Nous pouvons rappeler de nouveau ici combien « une parole dite en son temps est bonne ! ». « Voici, Dieu se montre élevé dans sa puissance : qui enseigne comme lui ? ». Après cette seconde scène de Béthel, Dieu pouvait sûrement adresser à Son enfant, égaré mais repentant, les paroles d’Ésaïe : « Ainsi dit l’Éternel, ton Rédempteur, le Saint d’Israël : Moi, je suis l’Éternel, ton Dieu, qui t’enseigne pour ton profit, qui te dirige par le chemin par lequel tu dois marcher ».

Ce n’est pas que tout soit encore à l’état parfait. L’iniquité de Ruben révèle cela d’une manière trop pénible pour que nous puissions nous faire illusion. Mais Jacob s’est élevé au-dessus du niveau de la nature et a moralement dégagé son cœur de l’esprit du monde. Cependant, il n’en a pas encore fini avec la discipline. Est-ce jamais le cas ? Il ne trouve plus Rebecca avec Isaac à Mamré. Il ne revoit pas sa mère, la mère qui l’avait tant soigné et chéri. Il enterre la nourrice de sa mère, et, bien plus, il perd sa Rachel bien-aimée. Il reçoit, il est vrai, un gage de vigueur dans « le fils de sa droite », mais ce même fils lui rappelle sa douleur au sujet de Rachel. Ainsi il est encore sous la discipline ; mais il est dans le chemin de Dieu, aussi bien que sous la main de Dieu. C’est là la chose nouvelle. La discipline produit son effet sur lui, et atteint son but. Le sentier en est illuminé ; la dernière étape du chemin sera la plus brillante.

Quatrième partie. — Depuis le commencement du chapitre 37, Joseph est le principal personnage en scène, et aussi le principal dans les pensées de l’Esprit de Dieu. Cela est prouvé par ce qui est dit au verset 2 : « Ce sont ici les générations de Jacob : Joseph, âgé de dix-sept ans », etc. Mais depuis ce chapitre jusqu’à la fin du livre, nous trouvons diverses mentions de Jacob, qui constituent la dernière partie de son histoire.

Il est maintenant, pour ainsi dire, un veuf. Nous le voyons solitaire, dans la retraite, avec les souvenirs du passé, plutôt qu’avec les occupations du présent. Il est bien le patriarche, le chef et père de toutes les maisons de ses enfants, reconnu tel par eux ; mais les affaires de la famille sont plutôt entre leurs mains ; et il passe le temps de son veuvage, sans chercher à reprendre la vie d’activité et d’énergie de jadis.

Sa retraite, toutefois, n’est pas comme l’avait été celle de son père Isaac. Il ne nous est pas dit un mot des quarante dernières années de la vie de ce dernier ; il semble avoir été mis de côté comme un instrument impropre à tout usage, non comme un instrument qui s’use par l’emploi, mais comme un instrument que la rouille envahit (voir « Isaac »). Il n’en est pas ainsi des dernières années de Jacob. Il n’est plus un homme d’entreprises, mais dans sa retraite, il n’est point inactif. C’est alors qu’il semble avoir passé par les exercices d’âme les plus bénis, les plus heureux, les plus purs ; et ces exercices deviennent de plus en plus profonds jusqu’à la fin ; discipliné et châtié, comme nous l’avons vu, il porte maintenant son fruit pour le cultivateur divin. Nous ne pouvons pas dire tout à fait que Jacob ait jamais atteint la haute dignité de serviteur de Dieu, mais, arrivés au terme de son histoire, nous pouvons dire qu’il porta du fruit pour Dieu.

Il y a, en effet, une différence entre servir et porter du fruit. Le service est plus en vue et plus actif, la production de fruit peut être cachée. La main ou le pied peuvent servir, et c’est leur devoir. Le sang et l’huile ayant été appliqués sur le pouce et sur le gros orteil, ces derniers doivent être des instruments dans la main du Maître de la maison ; mais c’est dans les profondeurs secrètes du cœur que, l’Esprit opérant avec puissance par la vérité, Son labourage produira du fruit pour Dieu. Le fruit se voit dans la culture de ces grâces et de ces vertus qui donnent au peuple de Dieu son vrai caractère intrinsèque ; dans les habitudes, les dispositions et les qualités de l’homme intérieur, lesquelles sont d’un grand prix devant Dieu. C’est au-dedans, et sortant « du cœur », que ces plantes, agréables à Celui par qui l’âme est labourée, donnent leur parfum et leur beauté, rendant témoignage à la riche vertu de la pluie du ciel qui a arrosé le sol.

Cette production de fruit, me semble-t-il, nous la trouvons chez notre patriarche, dans la dernière partie de son pèlerinage. Nous en avons eu quelques aperçus moins distincts, pendant qu’il était encore en Canaan et avant qu’il se mît en route pour l’Égypte. Mais la moisson la plus riche de ce labourage est recueillie pendant les dix-sept années qu’il passe en Égypte, avant d’être lui-même recueilli vers ses pères. La participation à la sainteté de Dieu, fruit de la discipline du Père des esprits, est en général graduelle ; et ce fut le cas pour Jacob, la lumière alla croissant jusqu’à ce que le plein jour fût établi (Prov. 4, 18), la dernière heure étant la plus brillante de toutes.

Dans le cours du chapitre 37, auquel nous sommes arrivés, il nous est dit que les frères de Joseph étaient allés paître leurs troupeaux à Sichem. Mais pourquoi ce retour à Sichem ? Est-ce parce que c’était là que se trouvait le terrain acheté, le domaine de la famille[22] ? C’était un lieu où il était dangereux de se tenir. Il avait été en piège à toute la famille, et l’Éternel les avait appelés à en sortir. Si Jacob avait été aussi vigilant qu’il aurait dû l’être, nous n’aurions peut-être pas entendu reparler de Sichem, et de la présence en ce lieu des troupeaux et des frères de Joseph. Néanmoins, on est heureux de voir qu’il y avait dans l’esprit de Jacob des symptômes de malaise à cet égard ; car il envoie Joseph voir ce qui en est des troupeaux et de ses frères, comme s’il avait quelque appréhension à leur sujet, les sachant dans un lieu si suspect. Nous pouvons voir en ceci un indice, bien faible, il est vrai, du réveil opéré dans l’âme de notre patriarche.

De même plus tard, au chapitre 43, 14, lorsqu’il envoie pour la seconde fois ses fils en Égypte pour y acheter des vivres, il les recommande à l’Éternel, comme au « Dieu Tout-puissant ». « Le Dieu Tout-puissant », leur dit-il, « vous fasse trouver compassion devant l’homme, afin qu’il renvoie votre autre frère et Benjamin ». Ces paroles font voir aussi l’heureux état d’âme de Jacob, et que, dans une mesure du moins, il avait recouvré le sentiment de la puissance de ce nom qu’il avait une fois perdu, et que, comme nous l’avons vu, tous les exercices d’âme à Peniel ne lui avaient pas rendu.

D’après ces passages, nous pouvons dire que, dans les jours auxquels nous sommes arrivés, Dieu faisait passer Jacob par des exercices d’âme, afin de se faire mieux connaître à lui. Je n’ai pas besoin de le suivre davantage jusqu’au moment où nous le voyons se préparer à descendre en Égypte, pour y voir son fils avant de mourir, moment d’une très haute importance dans le progrès spirituel de son âme ; — il faut donc nous y arrêter dans le cours de nos méditations.

Lorsqu’il apprit que Joseph était encore vivant et qu’il était gouverneur de tout le pays d’Égypte, le cœur de Jacob resta froid, car il ne le crut pas. Ceci était de par l’Éternel, car c’était la vérité ; mais c’était une chose merveilleuse aux yeux de Jacob. De joie, il ne croyait pas et s’étonnait, car c’était recevoir Joseph vivant d’entre les morts. Au premier abord, c’était trop pour lui ; mais, lorsqu’il vit les chariots que le Pharaon avait envoyés pour le transporter en Égypte, lui et tout ce qui était à lui, son esprit se ranima, et, sans plus hésiter, il dit : « C’est assez ! Joseph, mon fils, vit encore ; j’irai et je le verrai avant que je meure ».

La nature parle ainsi aussitôt en Jacob, dès qu’il a cru ce qui lui a été rapporté ; il n’a besoin d’aucune autre instance pour se mettre en route pour l’Égypte. Mais à ce transport, à cette ébullition de la nature, succède un moment plus calme, comme nous allons le voir, et alors la précipitation naturelle est corrigée.

« Et Israël partit, et tout ce qui était à lui, et il vint à Beër-Shéba, et offrit des sacrifices au Dieu de son père Isaac ». Ceci est remarquable. Pourquoi ces sacrifices à Beër-Shéba ? Il n’y en avait point eu à Mamré, avant le départ de Jacob. Pourquoi donc cette halte à Beër-Shéba et ce service au Dieu d’Isaac ? On peut, au premier abord, s’en étonner ; mais on trouvera que de telles choses arrivent souvent (je dirais presque qu’elles sont nécessaires) dans les voies du peuple de Dieu.

La nature avait agi en Jacob à Mamré, aussitôt qu’il avait cru ce qui lui avait été dit de Joseph, et elle l’avait fait immédiatement partir pour l’Égypte. Mais maintenant ses sentiments spirituels ont été réveillés, et lui font examiner les décisions de la nature. C’est ce qui arrive très ordinairement. Jacob est maintenant circonspect comme saint, là où, comme père, il ne l’avait pas été. Il n’avait pas pris conseil avec le Seigneur au sujet de ce voyage, en le commençant ; mais la pensée de Christ, dans son cœur, sa conscience spirituelle, deviennent maintenant son guide, la décision de la nature est de nouveau considérée, et cela à la lumière du Seigneur.

Bien des années auparavant, l’Éternel avait dit à Isaac : « Ne descends pas en Égypte » (Gen. 26, 2) ; et ceci lui avait été dit en un jour de famine, comme celui que traversait Jacob. Jacob se rappelle cela dès qu’il arrive à Beër-Shéba, le dernier endroit au midi sur le chemin de l’Égypte, et d’où rien n’arrête la vue du côté du pays, où Isaac avait été averti de ne pas aller.

Tout cela me dit le pourquoi des sacrifices de Jacob à Beër-Shéba au Dieu de son père Isaac, et contient une grande instruction morale. Il se fit un puissant travail dans l’âme de Jacob, et ce travail fut très agréable au Seigneur. Nous trouvons un fait semblable au jour du siège de Samarie. Les pauvres lépreux hors de la ville satisfont aussitôt leur faim et pillent pour eux-mêmes dans les tentes des Syriens. Il était naturel, presque nécessaire, qu’ils fissent ainsi. Mais bientôt une autre pensée commence à les travailler, et ils disent : « Nous ne faisons pas bien. Ce jour est un jour de bonnes nouvelles, et nous nous taisons. Si nous attendons jusqu’à la lumière du matin, l’iniquité nous trouvera. Et maintenant, venez, allons et rapportons-le à la maison du roi » (2 Rois 7). Cette pensée venait d’un meilleur esprit que la satisfaction de leur désir naturel, et de même le travail produit ici dans l’âme de Jacob. Ce réveil spirituel de Jacob est si agréable au Seigneur, qu’Il vient aussitôt à lui avec des paroles de consolation : « Moi, je suis Dieu, le Dieu de ton père ; ne crains pas de descendre en Égypte ; car je t’y ferai devenir une grande nation. Moi, je descendrai avec toi en Égypte, et moi, je t’en ferai aussi certainement remonter ; et Joseph mettra sa main sur tes yeux ».

En y réfléchissant un moment, nous pouvons bien dire : Quelle communication que celle-ci ! Comme elle fit bien comprendre à Jacob que le Seigneur avait lu tout ce qui était dans son cœur, ses craintes du moment, ses affections antérieures, ses pensées comme père et ses pensées comme saint, les désirs de la nature et les besoins de l’esprit ! « Ne crains pas de descendre en Égypte » : cette parole calma le malaise momentané de son entendement renouvelé. « Joseph mettra certainement sa main sur tes yeux » : cette autre parole répondit au désir qui remplissait auparavant son cœur au sujet de son fils longtemps perdu. Quelle pleine satisfaction pour lui ! Avec quelle perfection tout ceci prouvait la réalité de la sympathie divine dans tous les exercices de cœur d’un élu ! Jacob trouvait en Dieu la piété et la grâce pour avoir du secours au moment opportun. « Quand mon esprit était accablé en moi, toi tu as connu mon sentier », disait David (Ps. 142, 3) ; et c’est ce que Jacob comprend sûrement ici. Le gémissement qu’il n’avait fait entendre à aucune oreille humaine, était parvenu avec toute sa signification à l’oreille de Celui qui sonde le cœur. Après cela, Jacob ne peut plus prolonger sa halte à Beër-Shéba, ni douter qu’il ne doive poursuivre son voyage en Égypte.

Il accomplit ce voyage ; la première fois qu’il voit Joseph, comme nous pouvions nous y attendre, et comme c’était entièrement la volonté du Seigneur, fut l’occasion où son cœur, si longtemps privé de son objet, éprouva la plus parfaite joie. Mon impression, quant à Jacob dans ces dernières années de sa vie, est qu’il était devenu un vieillard à profondes affections ; et c’est là un fait heureux, un indice de plus d’un meilleur état de son cœur. Car un homme à l’esprit calculateur, tel qu’il l’avait été dans ses habitudes et dans ses procédés, est ordinairement, et comme par nécessité morale, peu attentif et peu prévenant quant à ce qui concerne les autres. Naturellement, le moi est trop son propre objet. Mais maintenant, il n’en est point ainsi de Jacob. Sa douleur, quand il avait perdu Joseph, avait été extrême. Il se lamente amèrement aussi sur Siméon, et semble prêt à braver les horreurs de la famine, plutôt que de risquer la perte d’aucun autre de ses enfants. Ensuite, vers la fin de ces années, son adoption des fils de Joseph, sa sympathie avec Joseph, attristé de ce que le plus jeune fils soit préféré au premier-né, ce qu’il dit de Rachel et de son ensevelissement à Éphrath, sa mention de Léa, et de ses pères et de leurs femmes en rapport avec Macpéla, tout cela vient d’un cœur aimant. Le deuil général occasionné par sa mort, semble nous dire qu’il avait été au milieu du peuple un vieillard aimé et affectionné. Il y a un grand charme à remarquer ces choses.

Mais à côté de tout cela, nous le trouvons en Égypte dans sa propre personne et dans ses voies, à très peu près le même homme solitaire et veuf, que nous avons vu en Canaan pendant des années, avant qu’il en partît. Seulement, il était cela, malgré la très forte tentation d’être autre chose ; car il garda sa position d’étranger, bien qu’il eût maintenant l’occasion de faire de nouveau de la terre la scène de ses efforts et de ses espérances. Nous aimons une dignité dont nous portons le reflet. Nous en connaissons très bien les charmes. Si nous lâchions la bride à la nature, nous tirerions de notre parenté, de nos connaissances, toute la gloire que nous pourrions, et ferions parade devant les hommes de toute alliance avec ce qui est en honneur dans notre génération. Jacob, en Égypte, était on ne peut mieux placé pour satisfaire dans ce sens tout le désir de son cœur. Son fils faisait l’orgueil de ce pays. Joseph était le second dans le royaume, or Joseph était le fils de Jacob. C’était donc une tentation pour Jacob de se mettre en avant et de se montrer au monde. Le père de Joseph aurait été en vue. Tous les yeux n’auraient-ils pas été sur lui ? Ne lui aurait-on pas fait place, ne lui aurait-on pas cédé le pas, partout où il se serait montré ? La nature devait dire : Si Jacob possède de tels avantages, qu’il se montre lui-même au monde. L’esprit du monde doit le lui avoir suggéré, comme longtemps plus tard, il le fit à un plus grand que Jacob, qui n’avait point de gloires empruntées à faire briller, mais n’avait que des gloires personnelles : « Si tu fais ces choses, montre-toi au monde toi-même » (Jean 7, 4). Mais, avec l’esprit d’un homme qui, à sa manière, avait vaincu le monde, Jacob, pendant les dix-sept ans de sa vie en Égypte, reste dans la retraite. Il fut étranger, là où toutes les attractions humaines étaient réunies pour le faire succomber à la tentation d’être citoyen.

Je reconnais ici le fruit exquis d’un esprit soumis, façonné par la discipline divine à participer à la sainteté de Dieu, sainteté convenant à l’appel de Jacob qui avait fait de lui un étranger et un forain sur la terre. À Sichem, il nous rappelait Lot à Sodome ; il nous rappelle ici Abraham repoussant toutes les offres du roi de Sodome.

Toutefois, cette séparation d’avec le monde n’est pas le produit d’une fausse humilité. Au milieu de toute sa vie pratique d’étranger, il connaît et manifeste la dignité que Dieu lui a conférée. Quand il entre en la présence du Pharaon, et quand il en sort (Gen. 47), c’est lui qui bénit le roi. Il est important de le remarquer. Debout en présence du souverain, il se reconnaît comme forain sur la terre, pauvre même et fatigué ; mais en entrant et en sortant, il le bénit, comme quelqu’un qui sait ce qu’il est selon l’élection et la grâce de Dieu ; car, « sans contredit, le moindre est béni par celui qui est plus excellent ». Ce n’est point ce que fit le vieux Siméon, lorsqu’il tint dans ses bras le petit enfant de Bethléhem ; mais c’est ce que fait le vieux Jacob lorsqu’il a devant lui le plus grand des hommes de la terre. Il ne fait point de demande au roi, quoiqu’il eût raisonnablement pu attendre de lui tout ce qu’il aurait demandé. Il ne dit pas un mot de tout ce que le Pharaon ou l’Égypte ferait pour lui, mais il parle comme le plus excellent qui bénit le moindre jusqu’à deux fois. Il est comme l’apôtre prisonnier et enchaîné, devant les dignitaires et les officiers de l’empire romain. Paul déclare hardiment à Agrippa et au gouverneur romain que lui, leur prisonnier, portait en lui-même et possédait la bonne part, et qu’il ne pouvait leur désirer rien de meilleur que d’être comme il était lui-même. C’est là la foi qui glorifie la grâce — car il appartient à la foi de glorifier la grâce — une foi de grand prix, soit chez l’apôtre prisonnier, soit chez le patriarche étranger dans son exil. Rome et l’Égypte possèdent les richesses et la puissance du monde, ce que les hommes envient et ce qu’ils louent ; mais Paul et Jacob portent en eux-mêmes un secret qui leur fait tenir un autre langage.

Tout ce qui est dit de notre patriarche est riche en instruction. La gloire est cachée dans un vase de terre ; mais elle y est, et le vase a conscience de sa présence. Jacob, pendant ses dix-sept années en Égypte, ne travaille nullement à contribuer à l’histoire du monde ; il ne prend aucune part aux changements qui y ont lieu ; il en ignore les intérêts et les progrès ; il dépend d’autres personnes autour de lui, il prend ce qu’elles lui donnent, il est ce qu’elles le font être ; mais il possède un secret qui élève son esprit au-dessus du leur. D’autres peuvent prospérer en Égypte, lui ne fait qu’y passer le reste de ses jours (Gen. 47, 27, 28).

Je suis dans l’admiration devant ces voies du Seigneur, de l’Esprit de Dieu, à l’égard de Jacob. Après une vie comme la sienne, une fin telle que celle-ci convenait parfaitement. Il est à déplorer qu’il faille cet arrêt à la fin de sa carrière ; mais s’il est nécessaire, il est beau de le voir si riche en fruits. Pendant ce long labour de son âme, opéré par « le Père des esprits », et qui dura dix-sept années en Égypte, ne pouvons-nous pas supposer que Jacob fut souvent assis devant le Seigneur, méditant sur les années passées, non sans confusion de face ; mais alors s’allumait le feu, pour que l’œuvre de l’affineur pût se poursuivre.

Lorsque ces années de silence et de retraite tirent à leur fin, nous voyons assez soudainement Jacob éveillé et actif. Il parle à Joseph de sa sépulture. Il veut non seulement qu’il promette, mais qu’il jure de l’enterrer dans le pays de ses pères (Gen. 47, 30). Ce trait est remarquable. Nous ne le voyons jamais en activité quant aux conditions de sa vie en Égypte ; il semble, comme nous l’avons dit, accepter volontiers ce qu’on lui donne, et être volontiers ce qu’on le fait être ; mais quant à la question de sa sépulture, il ne souffre aucun délai, et n’a aucune hésitation quelconque. Il veut une promesse confirmée par un serment ; il veut que son fils emporte son corps mort au pays, témoin de la promesse que Dieu lui a faite. Il parle d’une manière pressante, péremptoire, lui qui auparavant semblait si indifférent. Car la foi aime à lire l’avenir d’une façon claire, incontestable et irrévocable. Abraham avait désiré que l’héritage lui fût assuré par une alliance, aussi bien que par une promesse orale (Gen. 15). Jacob veut que sa sépulture, une sépulture digne des espérances d’un fils d’Abraham, lui soit assurée non seulement par promesse, mais par serment.

Cela nous fait connaître un autre Jacob que celui que nous avons connu autrefois. Il participe maintenant à la sainteté de Dieu ; son esprit et son caractère sont en conformité avec l’appel de Dieu. Il est étranger avec Dieu sur la terre, mais avec une espérance sûre et certaine de l’héritage promis. C’est là le fruit produit : je ne dis pas que ce soit le service, mais c’est une belle production de fruit dans l’homme intérieur.

Au chapitre 48 nous est raconté l’acte unique dans sa vie qui soit signalé par l’Esprit de Dieu, comme étant un acte de foi (Héb. 11, 21). Mais tout ce chapitre est beau. Tout est grâce de la part de Dieu, tout est foi dans le cœur de Jacob. Car c’est le propre de la foi, c’est son devoir, d’accepter les décrets de la grâce ; or c’est précisément ce que la grâce avait fait ici : la grâce adopte les fils de Joseph, qui n’avaient aucun droit selon la chair, et les introduit dans la famille d’Abraham. La grâce donne à Éphraïm la position et la part du premier-né ; à tous deux la double part, comme s’ils eussent été Ruben et Siméon. Elle met le plus jeune au-dessus de l’aîné ; elle donne à Joseph, le premier-né par adoption, les arrhes de son héritage à venir. Devant toutes ces choses, Jacob s’incline ; il obéit ; par la foi, il accepte les décrets de la grâce. La nature peut en être froissée ; mais Jacob est fidèle à la parole de grâce qui lui a été confiée. Joseph est peiné de voir son père mettre Éphraïm au-dessus de Manassé. Le cœur de Jacob sympathise à sa peine ; mais, quelque surprise pénible que son acte donne au cœur naturel, le patriarche accomplit la commission qu’il a reçue de Dieu. Il ne se laisse pas diriger par les sentiments naturels dans son fils Joseph, comme, bien des années auparavant, il s’était laissé diriger par les sentiments de sa mère Rebecca[23].

Cette scène est pleine de beauté : la foi accepte les décrets de la grâce. Mais en cela, Jacob était aussi l’oracle de Dieu. Non seulement il obéissait par la foi au conseil de la grâce ; mais il était employé par Dieu comme un vase dans Sa maison, pour déclarer Ses pensées, pour représenter et accomplir Ses desseins dans ces mystères de la grâce, l’adoption, l’héritage et les arrhes.

Ce vase s’étant montré propre à l’usage du Maître, est employé ensuite. Nous voyons et entendons Jacob comme oracle de Dieu, lorsque nous arrivons au chapitre 49. Il appelle ses douze fils et les bénit. Il prononce les paroles inspirées et les jugements de Dieu à leur égard. Mais ce fut pour lui un moment très pénible. Jamais rien ne lui coûta davantage. En préférant Éphraïm à Manassé, il avait souffert en quelque mesure ; mais lui, qui alors n’avait pas écouté la voix de la nature chez son fils, ne veut pas maintenant l’écouter pour lui-même. Cette scène-ci est triste et humiliante pour lui, et il le sent avec amertume à certains moments. Néanmoins, il continue jusqu’au bout ce qu’il a à dire. Inspiré par l’Esprit, et comme l’oracle de Dieu, il doit rappeler à ses fils là présents, leurs voies dans le passé, et déclarer quel sera le fruit de ces voies dans les jours à venir. Beaucoup de ces choses font saigner son cœur et lui remémorent ce qui ne peut qu’être profondément humiliant. Car ces paroles qu’il prononce sur ses fils, sont une espèce de jugement sur lui-même, en raison de sa négligence à l’égard de ses enfants dans le passé. Mais néanmoins il ne s’arrête pas, il accomplit son service comme l’oracle de Dieu, et cela, même avec une telle sympathie, avec de telles affections, qu’elles sont pour nous de nouvelles et précieuses preuves de son état d’âme purifié.

L’iniquité de Lévi et de Siméon passe devant lui. Mais il en est maintenant affecté, et d’un chagrin dont on ne voyait pas trace en lui au jour où cette iniquité avait été commise. Il avait alors été troublé à cause du mal qui pouvait en résulter de la part de ses voisins. « Vous m’avez troublé », dit-il, « en me mettant en mauvaise odeur auprès des habitants du pays, les Cananéens et les Phéréziens ; et moi, je n’ai qu’un petit nombre d’hommes ; et ils s’assembleront contre moi, et me frapperont, et je serai détruit, moi et ma maison » (Gen. 34, 30). Telle était sa pensée, lorsqu’il était citoyen de Sichem. Maintenant, il est sur un tout autre terrain, sur un terrain plus élevé ; il respire un air plus pur ; et son âme rejette cette iniquité. C’était une iniquité : cela suffit ; il ne permettra point que son honneur y soit associé. Après cela paraît devant lui l’impureté de Ruben, et il en est rempli d’horreur. Ensuite, lorsque l’apostasie de Dan se présente à sa vue, toute son âme en frémit, et il s’abandonne à l’espérance du salut de Dieu, seul moyen de délivrance, le seul et unique qu’il veuille reconnaître, la seule ressource pour échapper à tout ce qui est autour de lui, derrière lui et devant lui. « Dan sera un serpent sur le chemin, une vipère sur le sentier, qui mord les talons du cheval, et celui qui le monte tombe à la renverse. J’ai attendu ton salut, ô Éternel ! ».

Quelles affections et quelle énergie nous découvrons là ! Avec quelle délicate perception, cet instrument fait son service de vase à honneur dans la maison de Dieu ! Au jour de la défaite d’Absalom, le pauvre David éprouva bien plus que la douleur causée par la perte de son fils. Cette mort lui rappelait le souvenir de son péché. Ici Jacob, avec une entière sympathie personnelle, entre dans la pensée des conseils de Dieu, et reconnaît sa part de culpabilité dans les choses passées dont le souvenir ne peut que remuer profondément sa conscience.

Non seulement il annonce ces jugements de Dieu, mais son cœur en est oppressé. Il n’est pas simplement un instrument, il est un instrument vivant ; et il est fidèle à Celui qui l’a établi, quoique ce service soit extrêmement humiliant et plein d’amertume pour lui.

Nous avons vu Jacob muet pour un temps. Nous avons remarqué que le silence avait caractérisé notre patriarche pendant bien des années vers la fin de sa vie. Mais sa bouche a maintenant été ouverte par la foi, et dès lors Dieu se sert remarquablement de lui comme oracle prophétique. Son cas est comme celui de Zacharie, en Luc 1. Zacharie, comme nous le savons, fut lui aussi muet pour un temps ; mais par la foi, il écrivit sur une tablette le nom de son fils, et ensuite le Seigneur se servit de lui comme prophète.

Ici finit l’histoire de Jacob ; mais je crois que nous en avons recueilli l’enseignement moral. Par la manière dont la main du Seigneur a pris soin de lui, nous voyons combien Il est infatigable à l’égard des siens, malgré leur folie et leur perversité. Nous remarquons aussi bien la variété, que la patience, qui accompagnent cette éducation morale continue. Jacob avait différentes leçons à apprendre ; et Celui à qui il avait affaire, avait, dans Sa grâce patiente, pris à tâche de les lui faire toutes apprendre. Comme nous l’avons vu, Béthel, Peniel, puis Béthel une seconde fois, puis Beër-Shéba, en sont autant de témoins. En outre, tout le long d’une carrière à incidents variés, tant dans le pays qu’au-dehors, dans sa jeunesse et dans son âge mûr, parmi des étrangers et aux côtés de son père et de sa mère, Jacob fit voir qu’il avait besoin de correction à bien des égards ; et la leçon fut renouvelée mainte et mainte fois.

Son histoire nous rappelle celle des disciples du Seigneur Jésus. De combien de manières n’eut-Il pas à les reprendre et à les instruire ! Il en fut ainsi jusqu’à la fin, et la patience de leur divin Maître ne se démentit jamais. L’ignorance, l’égoïsme, dont ils faisaient preuve, leurs fautes morales constantes, les différentes occasions où ils allaient à l’encontre de la pensée de leur Maître, tout faisait ressortir Sa bonté dont ils étaient les objets. Cette histoire peut nous rappeler aussi celle d’Israël supporté dans le désert pendant quarante ans. Elle peut encore nous rappeler à nous-mêmes de combien de manières nous éprouvons journalièrement les effets de la grâce et de la patience du même Dieu.

Comme nous l’avons remarqué au début, avant de commencer cette méditation sur l’histoire de Jacob, et que nous l’avons vu depuis, ce patriarche nous offre un exemple de la discipline d’un enfant. La discipline est salutaire, et fait du bien comme une médecine. Quand nous en avons besoin, c’est la seule bonne chose pour nous. Lorsqu’aux jours de Samuel, Israël demanda un roi, aurait-il été utile au peuple que l’Éternel lui eût donné David ? L’Éternel avait David en réserve pour Lui ; mais était-ce le bon moment ? Aurait-il été salutaire pour le peuple que David lui eût été donné immédiatement, lorsque, dans sa propre volonté et sa rébellion, il demandait un roi ? Assurément il fallait d’abord qu’il eût fait l’expérience de l’amertume de ses propres voies. Quand Israël demande un roi, c’est un Saül qu’il lui faut. C’était une discipline, et la seule chose qui pût lui être salutaire. Mais lorsqu’il eut senti l’amertume de sa propre volonté, l’Éternel, ayant pitié de sa misère, lui donna celui qu’Il avait en réserve pour lui, l’homme selon Son propre cœur, qui accomplirait tout Son bon plaisir.

Comme tout cela est parfait ! Si David eût été donné à Israël au jour de 1 Samuel 11, cette histoire n’aurait eu aucun enseignement moral pour nous. Mais l’amour est le même, qu’il dispense discipline ou consolation, médecine amère ou nourriture. Tel est l’enseignement caractéristique que nous trouvons dans l’histoire de notre patriarche.

Sa sépulture à Macpéla avait été le premier sujet des entretiens de Jacob avec ses fils avant de mourir ; c’est aussi le dernier (Gen. 47, 29 ; 49, 29). Il avait déjà la promesse et le serment de Joseph à ce sujet ; il faut maintenant qu’il leur fasse prendre à tous le même engagement. La mort était pour lui plus importante que la vie. La vie le retenait en Égypte, la mort le faisait rentrer en Canaan. La mort le reliait avec le Dieu de ses pères et avec la promesse qu’Il leur avait faite. Le fondement des espérances de la foi était au-delà de la vie, et en dehors de l’Égypte. En esprit, il disait : Absent du corps, présent avec le Seigneur. « Nous avons, dis-je, de la confiance, et nous aimons mieux être absents du corps et être présents avec le Seigneur ». Jacob exprimait cela, autant que la foi des patriarches pouvait l’exprimer. Au dernier moment de sa vie, « quand Jacob eut achevé de donner ses commandements à ses fils, il retira ses pieds dans le lit, et expira, et fut recueilli vers ses peuples ».

Pendant les années qu’il passa en Égypte, Jacob ne fut assurément ni oisif, ni stérile. Quoiqu’il ne pût aucunement s’employer lui-même, ni employer ses bras aux affaires de la vie, il n’était pas envahi par la rouille, comme nous le disions d’Isaac. Le silence de Jacob fut un temps de labour. Nous sommes réjouis de voir que ses derniers jours furent ses meilleurs jours. Nous sommes encore plus réjouis de voir que la grâce lui procura ce temps de repos à la fin de sa carrière, afin que, suivant le langage du psalmiste, il recouvrât sa force, avant de s’en aller et de n’être plus.

Quelle grâce de Dieu envers nous tous, Ses élus, qu’Il ait placé devant nous un tel spectacle, un tel exemple de la patience, de la sagesse et de la bonté divines. Ce spectacle est vraiment remarquable : il a une place spéciale parmi l’infidélité de formes et de caractères que prend la grâce en rapport avec les besoins des saints. Les derniers jours de Jacob furent ses jours de bonheur. Pour ses fils, pour leur menu et leur gros bétail, l’Égypte fut un pays de Goshen, mais non point pour le menu et le gros bétail de Jacob, car nous ne lisons pas qu’il en eût ; mais c’est pour l’âme de Jacob que l’Égypte fut un Goshen, le pays le plus riche, le plus beau, le mieux arrosé dont il eût jamais joui. Elle fut plus réellement pour lui la porte des cieux, que ne l’avait été Béthel. Elle fut davantage la « face de Dieu » que ne l’avait été Peniel. Là le Seigneur se révéla à lui dans le secret et dans le silence, mais avec une puissance réelle et vivante. Malgré tout ce qui aurait pu naturellement le mettre à l’aise sur la terre et l’y retenir, il fut un étranger. En Égypte, Jacob fut un homme affranchi, comme, dès le début et pendant toute sa vie, il avait été un homme élu et appelé.

Faisons notre profit de ce que Dieu lui enseignait. Recherchons en simplicité de cœur la portion d’étrangers pour Dieu, pensant plus à Macpéla qu’à l’Égypte, plus à l’enlèvement des saints, à l’espérance qui attache nos cœurs à la promesse, qu’à toute la prospérité de ce présent siècle mauvais.