Livre:Voyage du chrétien vers l’éternité bienheureuse/Chapitre 29

De mipe
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L’Espérant. — Mais n’est-il pas surprenant qu’ils ne lui aient pas emporté son témoignage[1], qui devait le faire recevoir à la porte du ciel ?

Le Chrétien. — Ce fut, en effet, une merveille ; car dans le trouble où il se trouvait alors, il était incapable de prendre la moindre précaution pour mettre son témoignage en sûreté. Mais par un effet de la bonne providence, ils ne le trouvèrent point.

L’Espérant. — Ce fut sans doute une grande consolation pour lui.

Le Chrétien. — Il est vrai qu’il aurait pu en tirer les plus grandes consolations, s’il avait su s’en servir comme il aurait dû le faire. Mais on m’a assuré qu’il s’en était très peu prévalu tout le long du chemin, à cause de la frayeur que ces malheureux lui avaient causée ; il fut même longtemps sans y penser ; et lorsque ses joyaux lui revinrent à l’esprit, et qu’il tâchait parfois d’en tirer quelque consolation, le souvenir de sa perte faisait sur lui une impression si vive, que toute autre pensée en était absorbée.

L’Espérant. — Ah ! le pauvre homme, que son état était à plaindre ! Quelle ne devait pas être en effet son affliction lorsqu’il se voyait ainsi dépouillé et cruellement maltraité dans un lieu étranger comme celui où il se trouvait alors ! Il y en avait là assez pour mourir de tristesse.

Le Chrétien. — Aussi ne fit-il autre chose, comme je l’ai appris, durant tout son voyage, que soupirer et gémir très amèrement[2], en récitant à tous ceux qu’il rencontrait le cruel traitement qu’il avait éprouvé, tout ce qu’il avait perdu et souffert.

L’Espérant. — Mais il est surprenant que dans une nécessité si pressante, il n’ait pas été poussé à vendre ses joyaux, afin de s’en servir pour les besoins de son voyage[3].

Le Chrétien. — Vous en parlez, mon frère, comme un homme qui a encore des écailles devant les yeux ; car, dites-moi, je vous prie, contre quoi les aurait-il pu vendre ? Dans toute la contrée où il fut volé, ces sortes de joyaux ne sont point estimés. D’ailleurs c’était là tout ce qui pouvait lui donner un peu de consolation et quelque courage dans toutes ses peines. Enfin, s’il n’avait pas pu montrer ses joyaux à la porte de la cité céleste, il aurait été exclu, et n’aurait point eu de part à l’héritage qu’il cherchait. C’est ce qu’il savait très bien ; et cela lui aurait été infiniment plus sensible que les assauts de mille voleurs.

L’Espérant. — Vous êtes bien sévère, mon frère. Ésaü vendit bien son droit d’aînesse pour un potage de lentilles, bien que la primogéniture fût ce qu’il avait de plus précieux. Pourquoi le Faible en la foi n’aurait-il pas pu en faire autant ?

Le Chrétien. — Il est vrai qu’Ésaü vendit son droit d’aînesse ; mais ce fut aussi la cause pour laquelle il fut rejeté et privé de la meilleure bénédiction. Et c’est ce qui arrive encore aujourd’hui à tant de malheureux qui suivent son exemple. Mais vous devez distinguer l’état de ces gens de celui du Faible en la foi ; car Ésaü faisait de son ventre son dieu, non pas celui-ci. Le péché d’Ésaü provenait uniquement de sa convoitise charnelle, car il disait : S’il faut que je meure, de quoi me servira cette primogéniture ? Mais quant au Faible en la foi, quoique son caractère fût de n’avoir qu’une petite foi, cependant il en avait assez pour ne pas s’abandonner à un si énorme péché. Voilà la raison qui lui fit reconnaître le prix de ses joyaux, et les estimer assez pour ne pas les vendre, comme Ésaü fit de son droit d’aînesse. Vous ne lisez nulle part qu’Ésaü ait eu de la foi, non pas même dans son plus petit degré. C’est pourquoi il n’est pas étonnant qu’une personne en qui l’affection de la chair domine, comme cela a lieu dans un homme qui n’a point de foi, vende ses privilèges spirituels, son âme et tout ce qu’il a, fût-ce même au démon. Car il en est d’un tel homme, selon les expressions des prophètes, comme d’un âne sauvage dans le désert, humant le vent à son plaisir, et courant avec une ardeur excessive, sans qu’on puisse l’arrêter. Lorsque de telles gens sont attachés à quelque volupté, ils veulent en jouir à quelque prix que ce soit. Mais le Faible en la foi était disposé tout autrement : son cœur était tourné du côté du ciel ; il aimait les choses spirituelles et célestes. Quelle apparence y a-t-il que dans ces dispositions il eût voulu vendre ces joyaux pour des choses de néant ? Qui voudrait seulement donner un denier de cet argent-là pour se rassasier ? Ou qui pourrait forcer une tourterelle à se poser sur un cadavre comme un vil corbeau[4] ? Bien qu’un incrédule engage et vende tout ce qu’il a pour satisfaire ses passions charnelles, et qu’il cherche son bonheur dans ces choses, il n’en est pas de même de celui qui a la foi, la foi salutaire, quoique faible. Il ne peut en user de cette manière, et c’est ce que vous ne compreniez pas.

L’Espérant. — Je le confesse ; mais votre sévérité m’avait d’abord fait quelque peine.

Le Chrétien. — Et pourquoi ? Je vous comparais seulement à ces petits oiseaux qui ne font que sortir de leur coquille, et qui courent par-ci par-là, bien qu’ils n’aient pas encore les yeux ouverts et qu’ils ne sachent où ils vont. Mais passons ; regardez seulement à la chose dont il est question : nous serons bientôt d’accord.

L’Espérant. — Mais, mon cher Chrétien, je crois que ces trois scélérats n’étaient que des poltrons[5], autrement ils n’auraient pas fui au moindre bruit qu’ils entendirent. C’est ce qui devait encourager le Faible en la foi, et lui inspirer la résolution de se mettre en défense, et de ne se rendre qu’à la dernière extrémité.

Le Chrétien. — Chacun dit bien qu’ils sont poltrons ; mais au temps de la tentation et de l’épreuve, il y en a peu qui les trouvent tels. Vous parlez d’un grand courage, mais le Faible en la foi ne l’avait pas. Et peut-être que si vous-même vous eussiez été à la place de cet homme, vous vous seriez d’abord un peu défendu, et puis laissé prendre. Enfin, souvenez-vous que ce sont là des voleurs qui surprennent les voyageurs. Ils sont au service du roi de l’Abîme sans fond, qui vient lui-même à leur secours dans le besoin, et dont la voix ressemble à celle d’un lion rugissant. Je me trouvai aussi un jour, comme le Faible en la foi, dans cette extrémité, et j’éprouvai combien c’est une chose terrible ; car ces hommes s’étant jetés sur moi, je me mis en défense comme il convient à un véritable chrétien. Mais au premier cri, leur maître vint à leur secours : alors j’aurais donné ma vie pour une obole ; mais, par une direction de Dieu, je me trouvai revêtu d’armes à l’épreuve ; et malgré cela, quoique je fusse armé si avantageusement, j’éprouvai combien il est difficile de combattre avec courage. Personne ne saurait exprimer ce qui se passe dans ce combat que celui qui y a passé.

L’Espérant. — Vous avez vu cependant qu’ils ont fui dès qu’ils ont eu seulement le soupçon que Grande Grâce approchait.

Le Chrétien. — Il est vrai ; et il est souvent arrivé qu’eux et leur maître ont pris la fuite à l’approche de ce personnage ; ce qui n’est pas surprenant, puisqu’il est de la compagnie du Roi. Mais vous mettez pourtant de la différence entre un Faible en la foi et un champion du Roi. Tous les sujets du Roi ne sont pas aussi vaillants les uns que les autres ; il est aisé de juger qu’un petit enfant ne pourrait pas soutenir l’effort d’un Goliath comme un David, ou qu’on ne doit pas chercher la force du taureau dans un roitelet. Il y a des forts et des faibles ; les uns ont une grande foi, les autres une petite. Cet homme était du nombre des faibles, c’est pourquoi il fut si maltraité.

L’Espérant. — J’aurais souhaité, pour l’amour de lui, que ses ennemis eussent eu Grande Grâce en tête.

Le Chrétien. — Quand cela eut été, il aurait peut-être encore eu bien de la peine ; car quoique Grande Grâce soit incontestablement très habile à manier ses armes, toutefois, lorsque le Timide, le Défiant, et quelques autres encore, peuvent avancer un peu, on ne les met pas si aisément en fuite. Or, quand un homme tient son ennemi sous ses pieds, vous savez ce qu’il peut faire. Aussi, quand on regarde de près Grande Grâce, on découvre sur son visage divers coups et cicatrices, qui sont des preuves bien convaincantes de ce que je dis, et j’ai ouï raconter qu’étant une fois aux prises avec ses ennemis, il s’est écrié : Nous avons été en grande perplexité, même de la vie ; et même nous nous sommes vus comme si nous eussions reçu en nous-mêmes la sentence de la mort (2 Cor. 1, 8, 9). Quelles plaintes, quels soupirs ces mêmes ennemis n’ont-ils pas arrachés à Moïse, à David, à Ézéchias, quoiqu’ils aient été de leur temps des champions du Roi ! Ah ! qu’ils devaient user de circonspection dans leur chemin, et se tenir sur leurs gardes lorsqu’ils étaient attaqués ! Plusieurs même ne pouvaient s’empêcher d’en être abattus. C’est ce qui arriva, comme vous le savez, à saint Pierre.

Ajoutez à cela que le roi de ces brigands n’est jamais si loin qu’il ne puisse les entendre, et qu’il est toujours prêt à leur venir en aide au moindre signal. On pourrait dire de lui ce qui est dit à un autre sujet : Qui s’en approchera avec l’épée ? Elle ne pourra pas subsister devant lui, non plus que la hallebarde, le dard ou la cuirasse. Il ne redoute pas plus le fer que la paille, et l’airain que du bois pourri ; la flèche ne le fera point fuir ; les pierres de fronde ne lui sont pas plus que du chaume. Il tient les machines de guerre comme des brins de chaume, et il se moque lorsqu’on lance le javelot (Job 41, 17-20). Que faire quand on a de pareils ennemis en tête ? De pauvres combattants comme nous ne doivent jamais souhaiter une semblable rencontre, ni se vanter de mieux faire que les autres lorsque nous entendons dire qu’ils ont été battus. Ne nous entêtons jamais de notre valeur, puisque ce sont ceux à qui cela arrive qui se montrent ordinairement les plus faibles au temps de la tentation. C’est ce dont nous avons un exemple bien frappant dans Pierre, dont je viens de vous parler. Il se vantait de faire mieux que les autres, et sa vanité lui faisait croire qu’il aurait plus de fermeté au service de son Maître que tous les autres disciples ; mais qui a jamais été plus humilié, et qui a jamais fait une chute plus lourde que lui ?

C’est pourquoi, lorsque nous entendons parler de tels brigandages qui s’exercent sur le chemin royal, nous devons faire deux choses. Premièrement, nous bien armer avant de nous mettre en chemin, et surtout nous pourvoir d’un bouclier ; car c’est par défaut d’un bouclier que la plupart de ceux qui sont vaincus se trouvent dans ce cas. L’ennemi ne nous craint plus du tout lorsque nous en sommes dépourvus. Voilà pourquoi un homme qui entendait fort bien la manière de combattre dans ce combat, disait : Sur toutes choses, prenez le bouclier de la foi, par lequel vous puissiez éteindre tous les dards enflammés du malin (Éph. 6, 16). Une autre chose qui est nécessaire dans notre voyage, c’est d’implorer la protection du Roi, de le supplier qu’il Lui plaise de nous y accompagner Lui-même. C’est ce qui fit triompher David dans la vallée obscure ; et Moïse aurait mieux aimé mourir que de faire un pas plus avant sans son Dieu (Ex. 33, 15). Ô mon frère, lorsqu’il Lui plaît de nous accompagner, devons-nous craindre nos ennemis, quand ils seraient au nombre de cent mille (Ps. 3) ? Mais sans Lui les plus intrépides seront renversés.

Quant à moi, je me suis aussi trouvé ci-devant dans un pareil combat ; et quoique par la bonté de Dieu je sois encore en vie, cependant je ne puis point me glorifier de ma bravoure, et je serai bien heureux si je suis exempt à l’avenir de pareils assauts ; mais je crains fort que nous n’ayons pas encore échappé à tous ces dangers. Cependant, je dirai avec David, quoi qu’il puisse arriver : Comme Dieu m’a délivré de la griffe du lion et de la patte de l’ours, il me délivrera bien encore de tous ces Philistins incirconcis qui pourront se présenter.

Sur cela, le Chrétien se mit à chanter ces couplets :

Une foi débile et tremblante
Ne peut résister à l’effort
D’un ennemi cruel et fort.
On la voit bientôt chancelante
Dès que Satan et ses suppôts
Lui livrent les moindres assauts.

Mais un bouclier invincible
C’est la fermeté de la foi,
Qui ne subit jamais la loi
De l’ennemi le plus terrible.
En vain Satan et ses suppôts
Lui livrent leurs mortels assauts.

De nos plus terribles alarmes
Sachons, comme fit Israël,
Être vainqueur de l’Éternel
Par nos prières et nos larmes ;
Alors Satan et ses suppôts
Nous livrent en vain mille assauts.



  1. Le sceau dont Dieu marque les siens, l’assurance intérieure qu’Il donne aux élus de leur élection. L’Espérant s’étonne avec raison que ces chutes du Faible en la foi ne l’aient pas conduit à une entière infidélité.
  2. C’est assez communément le sort de ceux qui, tout en vivant dans la foi, sont cependant encore partagés et infidèles. Ils ont alors tout à la fois les épreuves spirituelles et les temporelles.
  3. C’est-à-dire à abandonner ses principes de foi et de christianisme, qui entraient pour une si grande part dans ses peines, et à chercher des ressources dans le monde.
  4. Qui pourrait forcer une âme encore tant soit peu tournée vers le ciel à se reposer, pour sa pâture et son bonheur, sur les objets dégoûtants ou coupables des passions terrestres ?
  5. Que ces trois tentations n’étaient que des tentations très faibles.