Livre:Voyage du chrétien vers l’éternité bienheureuse/Chapitre 27

De mipe
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Après cela, continuant leur voyage, ils arrivèrent aux aimables collines, qui appartiennent aussi au Seigneur du coteau dont nous avons parlé ci-dessus. Ils y montèrent pour y voir les beaux jardins, les vignes et les fontaines agréables qu’on y découvre ; ils y burent, ils s’y lavèrent, et ils mangèrent sans empêchement du fruit de la vigne.

Au haut des collines on voyait des bergers qui gardaient leurs troupeaux aux deux côtés du grand chemin. Nos pèlerins allèrent droit à eux pour jouir de leur entretien, s’appuyant sur leurs bâtons, comme les voyageurs sont accoutumés de faire quand ils sont fatigués, et qu’ils s’arrêtent en chemin pour parler à quelqu’un. Ils demandèrent aux bergers à qui appartenaient ces aimables collines et les brebis qui y paissaient.

Les Bergers. — C’est le pays d’Emmanuel, et les collines sont situées en vue de Sa ville. Ces brebis Lui appartiennent aussi, car Il a donné Sa vie pour elles (Jean 10, 15).

Le Chrétien. C’est ici le chemin de Sa ville ?

Les Bergers. — Oui, c’est le droit chemin.

Le Chrétien. — Est-elle encore éloignée ?

Les Bergers. — Très éloignée, excepté pour ceux qui ne se détournent ni à droite ni à gauche.

Le Chrétien. — Le chemin est-il sûr ou périlleux ?

Les Bergers. — Il est sûr pour les fidèles sujets au Roi ; mais les rebelles y trébucheront (Os. 14, 9).

Le Chrétien. — Ne peut-on point trouver ici de rafraîchissements pour des voyageurs, lorsqu’ils sont fatigués et qu’ils défaillent en chemin ?

Les Bergers. — Le Seigneur de ces collines nous a commandé d’exercer l’hospitalité (Héb. 13, 2), et de faire accueil aux étrangers ; c’est pourquoi tous les biens de ces lieux sont à votre service.

Après que les bergers eurent ainsi satisfait à toutes leurs demandes, ils les questionnèrent à leur tour sur les diverses choses auxquelles nos deux voyageurs répondirent fort pertinemment, comme ils l’avaient toujours fait. Entre autres, ils leur demandèrent comment ils étaient parvenus sur cette montagne ; par quel moyen ils avaient pu poursuivre leur voyage jusque-là ; car, ajoutèrent-ils, du grand nombre de ceux qui se mettent en chemin, il y en a bien peu qui parviennent jusqu’à ces collines-ci.

Les voyageurs donnèrent à toutes ces questions des réponses dont les bergers demeurèrent fort satisfaits, de sorte qu’ils commencèrent à les regarder d’un œil très favorable, et à entrer dans une étroite familiarité avec eux.

Les noms de ces bergers étaient la Connaissance, l’Expérience, la Vigilance et la Sincérité. Ils prirent les pèlerins par la main et les menèrent dans leurs tentes, où ils leur donnèrent tout ce qu’ils pouvaient présenter, les priant de faire quelque séjour parmi eux, afin de faire une connaissance plus étroite, et afin qu’ils pussent être mieux restaurés des fruits salutaires de ces collines ; à quoi ils consentirent d’autant plus volontiers qu’il était déjà très tard. Ainsi ils passèrent là la nuit.

Je vis aussi qu’au point du jour les bergers éveillèrent le Chrétien et l’Espérant pour les mener promener sur les collines. Ils sortirent donc de compagnie et marchèrent pendant quelque temps, ayant de tous côtés une vue magnifique. Alors un des bergers dit aux autres :

— Ne voulons-nous pas faire voir quelques raretés à nos voyageurs ?…

Ce que chacun ayant approuvé, ils les menèrent pour cet effet sur la cime d’un coteau nommé l’Erreur, qui était fort escarpé d’un côté. Ils leur dirent de regarder en bas. Dès qu’ils eurent tourné les yeux de ce côté-là, ils aperçurent au fond plusieurs personnes étendues, qui étaient brisées au point d’être méconnaissables.

— Que veut dire ceci ? dit le Chrétien.

— N’avez-vous point, répondirent les bergers, ouï parler de ceux qui tombent dans l’erreur pour avoir, comme dit un apôtre, écouté Hyménée et Philète, entre autres choses, au sujet de la résurrection (2 Tim. 2, 17) ?

— Oui, plus d’une fois, répliquèrent-ils.

Sur cela, les bergers continuèrent, disant :

— Ce sont ceux-là que vous voyez étendus au pied de cette montagne, et qui y sont demeurés jusqu’à présent sans sépulture, pour être en exemple aux autres, afin qu’ils ne veuillent pas monter trop ou s’approcher de trop près du bord de cette montagne.

Je vis ensuite qu’ils les menèrent sur une autre colline, nommée Prends garde. Ils leur dirent de regarder aussi loin que leur vue pourrait s’étendre ; ce qu’ils firent. Et il leur sembla qu’ils voyaient diverses personnes allant et venant dans des cimetières ; et comme ces gens heurtaient souvent des pieds contre les tombeaux, et qu’ils ne pouvaient pas s’en tirer, ils jugèrent que c’étaient des aveugles.

Le Chrétien. — Qu’est-ce donc que cela ?

Les Bergers. — Ne voyez-vous pas, au pied de cette colline, une planche qui conduit dans une prairie qui est à notre gauche ?

Le Chrétien, l’Espérant. — Oui.

Les Bergers. — Il y a un sentier qui conduit depuis cette planche tout droit au château du Doute, dont le géant Désespoir est le seigneur. Ces hommes (montrant du doigt ceux qui marchaient parmi les sépulcres) étaient des voyageurs, comme vous, qui étaient arrivés jusqu’à cette planche. Et parce que le chemin en cet endroit est un peu rude, ils résolurent de passer par la prairie, où le géant Désespoir les surprit et les jeta dans un cachot, et, après les y avoir laissés croupir quelque temps, il leur creva les yeux. Ensuite il les mena dans ces cimetières, où il les a laissés jusqu’à ce jour, afin que fût accomplie la parole du sage : L’homme qui se fourvoie du chemin de la prudence aura sa demeure parmi les morts.

Le Chrétien et l’Espérant, ayant ouï ces paroles, commencèrent à se regarder l’un l’autre avec les larmes aux yeux ; ils ne dirent cependant rien aux bergers.

Les bergers menèrent encore les pèlerins dans une espèce de vallon enfoncé, où il y avait une porte à côté d’une colline. Les bergers ouvrirent cette porte et leur dirent d’y regarder. C’était un lieu fort obscur. Alors le Chrétien demanda ce que c’était.

Les Bergers. — C’est un chemin qui aboutit à l’enfer, et où marchent les hypocrites, savoir : ceux qui vendent leur droit d’aînesse, comme Ésaü ; ceux qui trahissent leur maître, comme Judas ; ceux qui blasphèment l’évangile, comme Alexandre, et ceux qui mentent au Saint Esprit, comme Ananias et Sapphira.

L’Espérant. — Je remarque que chacun d’eux est équipé en voyageur[1] comme nous. N’en est-il pas ainsi ? N’avaient-ils pas notre costume ?

Les Bergers. — Cela est vrai, et ils sont même allés assez loin.

L’Espérant. — Jusqu’où sont-ils venus avant que d’être ainsi misérablement rejetés ?

Les Bergers. — Quelques-uns ne sont pas venus jusqu’à cette montagne, mais d’autres l’ont dépassée de beaucoup.

— Oh ! s’écrièrent alors les voyageurs, qu’il est nécessaire que nous invoquions sans cesse le secours du Tout-puissant, afin qu’Il nous affermisse et nous soutienne jusqu’au bout !

Les Bergers. — Oui, sans doute, nous devons L’invoquer continuellement, et il faut aussi que vous fassiez usage de la force qu’Il vous donnera quand une fois vous l’aurez reçue.

Là-dessus, les voyageurs ayant témoigné le désir de continuer leur voyage, les bergers y consentirent et voulurent même les accompagner jusqu’à l’endroit où finissent les collines. Alors les bergers se dirent l’un à l’autre :

— Nous pourrions bien faire voir d’ici à nos voyageurs les portes de la cité céleste avec des lunettes d’approche ; ils ont bonne vue[2].

Les voyageurs n’eurent pas plus tôt ouï cette proposition, qu’ils témoignèrent beaucoup d’empressement d’en profiter. C’est pourquoi les bergers les menèrent jusque sur la cime d’une très haute montagne nommée Illumination, et leur donnèrent des lunettes d’approche, par lesquelles ils essayèrent de regarder. Mais les choses qu’ils venaient de voir les avaient tellement émus, qu’ils en avaient encore les mains tremblantes ; de sorte qu’ils ne pouvaient pas se maintenir assez fermes pour remarquer les objets distinctement. Cependant il leur sembla voir quelque chose de semblable à une porte, et quelques rayons de la gloire de ce lieu. Ils se mirent à chanter :

Il faut qu’un berger[3] qui veut paître
Les chers agneaux d’Emmanuel
Apprenne avant tout à connaître
Les vérités qui sont du ciel.

Déjà c’est un profond mystère
Que les sages, les entendus,
N’aient point de part dans cette affaire :
Ils sont renvoyés confondus.

Pour en avoir la connaissance
Il faut être des plus petits,
Laisser là toute autre science,
Devenir de simples brebis.

C’est près d’un tel pasteur fidèle,
Qu’une âme, en sa perplexité,
Trouve des conseils pleins de zèle
Pour sortir de calamité.

Heureux bergers ! brebis heureuses !
Qui, ne craignant aucun danger,
Suivez les traces lumineuses
De votre souverain berger !

Or, comme nos pèlerins étaient disposés à continuer leur chemin, l’un des bergers leur donna une adresse pour la route ; un autre les exhorta à se défier des mauvais compagnons de voyage ; le troisième les avertit de ne pas s’endormir sur le territoire enchanté, et le quatrième leur souhaita un bon voyage. Après quoi ils se séparèrent, et les voyageurs quittèrent ces aimables collines pour continuer leur route.



  1. C’est-à-dire chacun d’eux était aussi entré dans la voie du salut, et y avait déjà marché pendant quelque temps.
  2. Il y a des chrétiens plus capables que d’autres d’entrevoir d’avance la gloire et la félicité qui sont réservées dans les cieux aux enfants de Dieu.
  3. Ce mot désigne dans tout ce chapitre un pasteur, un conducteur spirituel.