Traité:Trois lettres anciennes sur des sujets toujours actuels

De mipe
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

J.N. Darby 1875

I

Une des choses que vous mentionnez m’a beaucoup donné à penser, comme aussi, depuis longtemps, elle avait été pour moi un sujet de réflexion, sur lequel je ne suis pas certain d’avoir encore bien clairement la pensée du Seigneur. Je crois, pour ce qui est des dons, que le plus grand privilège de tous est celui d’évangéliser ; quant à moi, je ne suis pas un évangéliste, bien qu’à l’occasion je fasse l’œuvre d’un évangéliste aussi bien que je peux. Ce n’est pas là que gît pour moi la difficulté ; mais bien dans ce que vous dites, que l’évangélisation a affaibli l’enseignement donné aux saints. Les dons sont évidemment distincts ; mais je ne vois pas que l’un doive affaiblir l’autre. Assurément, Paul évangélisait ; assurément aussi il enseignait, et il enseignait en évangélisant ; témoins les Thessaloniciens ; et bien qu’il ne travaillât pas en vue de résultats actuels, néanmoins il en obtenait certainement. Il distinguait entre un serviteur de l’évangile, et un serviteur de l’Église pour compléter la Parole de Dieu. Cela ne se trouve pas dans l’épître aux Thessaloniciens où tout a trait aux personnes et non pas au corps. Pour chacun de ces services, il nous faut être avec Dieu, comme y ayant été appelés par Lui ; dès lors je ne vois pas pourquoi il n’y aurait pas en même temps de la puissance pour tous deux.

Mais je pense que votre remarque s’applique à une certaine tendance qu’on pourrait appeler, excusez le terme, le « salvationisme »[1], en contraste avec le christianisme, activité que Dieu peut bénir, mais qui porte ses fruits avec elle. Peu de chrétiens ont à cœur cette parole : « J’endure tout pour l’amour des élus » (2 Tim. 2, 10). L’idée générale que Dieu est amour, et qu’Il veut que tous les hommes soient sauvés, est vraie et précieuse, mais elle ne dépasse pas le fait que l’on est sauvé ; que l’homme est mis à l’abri ; elle ne contient ni le conseil de Dieu, ni la gloire de Christ, que toute langue confessera hautement et devant lequel tous sont appelés à ployer le genou. Il en résulte que le prédicateur est satisfait et ne va pas plus loin, quand par son ministère il a obtenu le salut de la personne et sa confession qu’elle est sauvée. On néglige ainsi l’intérêt de Dieu pour les siens, qui porte le serviteur à édifier, c’est-à-dire à construire. Si nous nous occupions des saints avec Dieu, nos cœurs seraient bien vite poussés à l’activité du témoignage à leur égard.

Un autre point, c’est la gloire rendue à Christ dans Son Église. J’avoue que cette pensée absorbe grandement mon esprit, bien que pour cette œuvre aussi je sois un pauvre instrument. Mais elle nous conduit à la prière pour les saints, aussi bien qu’au témoignage en leur faveur. Le mal n’est pas d’avoir un cœur dévoué à l’évangélisation ; — ce qui pour une assemblée est le chemin de la bénédiction, car si Dieu agit par Sa présence dans l’évangélisation, Il édifie, Il bâtit l’assemblée par cela même. — Le mal est d’être absorbé par l’évangélisation, et cette dernière, à son tour, se ressentira de cette infirmité ; elle contiendra moins de Christ ; l’homme et son importance y auront plus de place, et lorsqu’elle est entreprise selon l’habitude des « réveils », on y trouvera une plus grande somme de travail illusoire ; enfin elle n’offrira jamais un fondement solide pour y bâtir.

Il me répugnerait extrêmement d’affaiblir l’évangélisation. Je crois que Dieu la bénit, et spécialement pour rassembler les siens dans ces derniers jours ; il faut, pour la santé d’une assemblée, que les cœurs y soient engagés. Dès le début l’évangélisation a caractérisé les frères ; elle le fait encore, je n’en doute pas, quoique, de toutes parts, elle soit plus commune qu’autrefois. L’amour qui s’y exerce resserre les liens entre des frères ; mais Dieu est dans un grand corps professant, réveillant les âmes au sentiment de leur état, et cela aussi a son importance. Le cri qui réveilla les vierges n’était pas ce qu’on appelle ordinairement l’évangile. Enfin, la main ne peut pas dire au pied : Je n’ai pas besoin de toi. Je ne fais pas fi de la joie qu’il y a à compter des personnes converties, mais il ne faut pas s’appuyer là-dessus. « Quand vous aurez fait toutes les choses qui vous ont été commandées, dites : Nous sommes des esclaves inutiles ; ce que nous étions obligés de faire, nous l’avons fait ». L’obligation de servir Christ est maintenue, et la chose est d’une grande importance. Nous ne mettons pas les résultats en rapport avec notre œuvre, mais nous mettons notre œuvre et notre cœur en rapport avec Lui.

Je suis bien certain, que si nous sommes près de Christ, nous nous acquitterons convenablement de ces deux services, à supposer, cela va sans dire, que Christ nous y ait appelés. Ne vous contentez pas de mettre l’un à la place de l’autre, mais voyez quelle est à cet égard la pensée du Seigneur. Soyez, avec Christ, occupé des saints, quand vous avez à leur parler. Soyez avec Christ pour ces deux services, et voyez ensuite quel est le résultat.

En général, cette question m’occupe depuis longtemps dans ses rapports avec l’activité spirituelle de nos jours. Il ne m’a jamais été accordé de voir beaucoup de fruit, et j’ai trouvé plus de bénédiction en amenant des âmes à la paix, qu’en les réveillant. Il en est un, Dieu soit béni, qui est au-dessus de tout et qui fait tout : Regardons à Lui. Que le Seigneur vous bénisse abondamment ; qu’Il soit avec vous dans votre cœur et dans votre œuvre ; qu’Il vous garde dans une jouissance habituelle de Lui, aussi bien que pour Lui.

II

Nous devrions être plus que satisfaits, si le Seigneur disait de nous : « Il a fait ce qu’il pouvait ». Nous ne saurions le dire, moi du moins, bien que je cherche à Le servir. Il est consolant d’entendre le Seigneur dire à Philadelphie : « Je connais tes œuvres » — Il n’en dit pas davantage — et : « Tu as peu de force », lorsque nous sommes gardés dans la fidélité, ne reniant pas Son nom et gardant la parole de Sa patience. Quelle grâce condescendante de la part du Seigneur ! Nous devrions prendre note de Ses voies ; Il est plein de grâce tout le long de la route, comme aussi à la fin, et c’est toujours Lui-même.

Je pense qu’il est frappant de remarquer comment le Seigneur laisse l’œuvre de Moody et de Pearsall Smith s’étendre dans le monde, comme elle le fait. En Suisse on est plein de cette dernière. Je ne la crains pas : Elle excite l’attention comme toutes ces œuvres de réveil ; et dans le but de produire cet effet et d’appeler les gens dehors, Dieu dans Sa grâce permet que cette œuvre se continue. Elle a une popularité qui lui rend d’utiles services, et que pour ma part je ne convoite pas, mais qu’elle perdrait bientôt, ou peut-être n’aurait jamais, si l’on était fidèle. Anciennement, les missions de l’Église établie eurent une action à peu près analogue ; il y eut, je n’en doute pas, beaucoup de conversions et je m’en réjouis de tout mon cœur ; mais, à part cela, tout est mondain dans ces systèmes et rabaisse la mesure du christianisme. Si les frères maintiennent leur témoignage, il gardera toute son importance, en même temps qu’ils prêcheront l’évangile de la grâce, et Dieu veuille que ce soit avec un renouvellement d’énergie ! L’œuvre ecclésiastique et celle du résidu, la position du chrétien, choses dont ceux-là ne connaissent rien, restent où elles étaient. En compagnie d’eux tous, perfectionnistes ou gens de Moody, j’ai à présenter l’évangile dans sa simplicité et sa plénitude. Ils enseignent des choses qui en sont l’ignorance et la négation ; mais alors, nous n’avons qu’à ajouter ce qui manque, à rendre clair ce qui ne l’est pas, et non point à faire de l’opposition. À cet effet, la porte m’est largement ouverte, à New-York et ici, où nous avons en général sujet d’être reconnaissants. Comme homme, je voudrais voir les choses aller plus vite, mais on est obligé d’introduire partout le plein évangile ; personne ne peut se faire une idée de l’enseignement que reçoivent les enfants de Dieu.

III

Je crois que les frères entrent dans une nouvelle phase de leur existence, phase où le danger s’accroît pour eux, et où ils ont une plus grande ou tout au moins une plus évidente responsabilité. Je ne parle pas seulement de leur réhabilitation ou de louanges excessives comme celles de M. ***, louanges dont le bon goût ne tient aucun compte, bien que la flatterie soit toujours dangereuse pour le cœur ; mais je parle surtout du sentiment généralement répandu à cette heure, que les frères possèdent quelque chose que d’autres chrétiens ne possèdent pas. Ce sentiment produit sans doute des effets très divers. On cherche à réfuter ces vérités, on les hait, on s’y oppose ; souvent on s’en occupe comme d’une affaire de curiosité, quelquefois on les examine sérieusement (et puisse cet intérêt-là s’augmenter) ; mais quoi qu’il en soit le fait est ressenti. Le monde le sent aussi, mais ne s’en sert que pour prouver l’inconséquence de la profession publique. En bien des cas, on recherche les frères et on les flatte à cause de leur connaissance des Écritures ; on lit leurs livres pour avoir la vérité sans y conformer sa marche. D’autres personnes qui sont toujours attachées à l’église professante, tout en ayant une intelligence partielle de la vérité avec beaucoup d’erreurs, se vantent de ce que l’on peut avoir la vérité sans abandonner les systèmes qui nous entourent ; plusieurs vont même quelquefois jusqu’à recommander ouvertement d’y rester ; et néanmoins on sent que les frères ont ce que d’autres n’ont pas. Je le crois aussi ; mais ce qui est important ce ne sont pas « les frères », mais c’est la vérité qu’ils possèdent. Je pourrais la définir, comme je l’ai déjà fait plus d’une fois, mais je n’ai pas l’intention de le faire ici. Dieu peut mettre les frères de côté et répandre Sa vérité par d’autres ; et je crois qu’Il le ferait, malgré la patience de Sa grâce, si les frères manquaient de fidélité. Leur place, c’est de rester dans l’obscurité et dans le dévouement, de ne pas penser aux « frères », car c’est toujours mauvais de penser à nous-mêmes, mais d’être occupés des âmes au nom et dans l’amour de Christ ; de penser uniquement à Sa gloire et à Sa vérité ; de ne pas insister sur eux-mêmes, mais d’entrer en rapport avec chaque âme selon ses besoins, pour l’amour de Christ.

Mais si la vérité qu’ils possèdent par grâce éveille l’attention, et c’est le cas, leur responsabilité en est grandement accrue. Si l’on ne trouve pas chez eux plus de dévouement général et personnel, ils seront une pierre d’achoppement dans le chemin de la vérité. Ce qu’il leur faut, c’est l’absence de mondanité, la non-conformité au monde, le renoncement de soi-même, l’abnégation en amour pour les autres, car « la fin de l’ordonnance, c’est l’amour qui procède d’un cœur pur ». Qu’ils marchent en amour dans la vérité, humbles, non mondains, tout entiers pour Christ, aussi petits, aussi contents d’être petits, que lorsqu’ils ont commencé, et Dieu les bénira. Sinon, leur chandelier sera ôté de son lieu, comme il l’a été pour d’autres, et quelle tristesse ce serait et quelle confusion de face, après une telle grâce !

Qu’ils ne se mêlent pas avec l’Église-monde — car s’il en était ainsi, que seraient-ils ? — mais qu’ils lui témoignent cette grâce, qui est comme la lumière opportune d’un phare, pour détacher ce qui est précieux de ce qui est vil ; et ils seront comme la bouche de Dieu. Je le répète, qu’ils ne s’allient en aucune manière avec le mélange de l’Église et du monde. La signification de leur existence, c’est le témoignage contre ce mélange ; c’est en même temps la présentation sérieuse et énergique de l’évangile aux âmes, afin que Christ puisse avoir les siens ; le témoignage le plus complet du libre amour de Dieu, car Dieu veut avoir ce témoignage et y trouve Son plaisir ; autrement il pourrait paraître que la fidélité refroidit l’amour. Qu’ils fassent donc l’œuvre d’évangélistes ; qu’ils rendent leur ministère pleinement approuvé ; qu’ils soient humbles, petits, dévoués et simples, en vertu du dévouement de leurs cœurs et de leur séparation pour Christ.

Quant à l’activité qui se déploie en dehors d’eux, elle est un des signes des temps, et ils devraient s’en réjouir. Si Christ était annoncé par esprit de parti, ils devaient encore se réjouir, à moins, la chose est possible, qu’ils n’y eussent donné occasion par leur propre faute. Mais toute cette activité ne constitue pas du tout leur témoignage. Dieu est souverain ; Il peut agir en amour où et comme il Lui plaît, et nous devrions nous en réjouir ; toutefois on ne trouve pas là de séparation du mal, mais en général le contraire. Ce que l’on a sous les yeux, c’est précisément le mélange hors duquel Dieu fait sortir. Pendant un an ou deux, au commencement, j’ai prêché partout où on me voulait ; d’autres ont fait de même ; mais, après tout, c’était autre chose. Bien que la trompette rendît un son confus, elle avait pour effet d’en faire sortir quelques-uns, si seulement l’évangile était annoncé dans sa plénitude. Maintenant la question a été posée en plein, et le témoignage doit être clair, mais accompagné de la prédication la plus complète de l’évangile et de l’assurance du salut.

Je ne crois pas que nous ayons pour tâche d’attaquer quoi que ce soit, mais d’être au-dessus de ces choses et de tenir ferme pour la vérité, en grâce. Pierre n’a jamais attaqué les principaux sacrificateurs, mais a suivi le chemin qui lui était tracé. Agir autrement, c’est descendre du terrain élevé de la vérité que nous possédons, c’est abandonner la position chrétienne. Voilà ce qui, avec l’usage du plein évangile en grâce, devrait nous distinguer ; le témoignage contre le mal devrait se trouver dans nos propres voies et dans notre marche. Soyez assuré que, lorsque ce témoignage est réel, il est pleinement reconnu. Il peut y avoir des occasions où la vérité est en question ; mais, de toute manière, il faut éviter de se défendre soi-même. Le Seigneur répondra pour nous, si nous faisons Sa volonté.

De nos jours, on cherche l’union par l’indifférence à la vérité ; ici, en Amérique, on le fait d’une manière avouée (comme par exemple en faisant échange de chaires avec des incrédules) et, en tout cas, on le fait ouvertement partout. Il est de toute nécessité de savoir user de patience et de support, quand, au milieu des ténèbres actuelles, il ne s’agit que d’ignorance ou d’erreur ; mais la vérité et la sainteté, l’amour dans la vérité et pour la vérité, caractérisent la révélation que Christ fait de Lui-même et son influence dans ces derniers jours. Dieu n’a pas besoin de nous, mais Il a besoin d’un peuple qui marche dans la vérité, en amour et en sainteté. Je trouve dans l’Ancien Testament ce passage : « Je laisserai au milieu de toi un peuple affligé et abaissé, et ils se confieront au nom de l’Éternel » (Soph. 3, 12). Je trouve le même esprit dans l’épître de Jude. Ce dernier parle du mélange qui devait attirer le jugement : « Mais vous, bien-aimés, vous édifiant vous-mêmes sur votre très sainte foi, priant par le Saint Esprit, conservez-vous dans l’amour de Dieu, attendant la miséricorde de notre Seigneur Jésus Christ pour la vie éternelle » (Jude 20, 21).

Nous pouvons et nous devons nous réjouir dans l’évangile, mais cela ne fait que rendre le témoignage des frères hors du camp plus nécessaire que jamais. Or il faut que ce témoignage soit réel. Puissent-ils en effet attendre le Seigneur, être comme des hommes qui attendent le Seigneur ! Son amour ne fait pas défaut. Puissions-nous, dans un amour sincère pour Lui, L’attendre ; L’attendre parce que nous L’aimons ainsi ; puissions-nous être trouvés veillant !

Je pensais à vous écrire, cher frère, parce que depuis longtemps je n’ai pas entendu parler de vous, et voilà que mes pensées se sont épanchées, car de l’abondance du cœur la bouche parle. Je ne puis douter que l’œuvre — ou du moins le témoignage — se continue. Le chemin de la séparation que ce témoignage enseigne, bien que nous ne soyons qu’au temps des semailles, et ce que j’apprends et entends d’Europe, m’ont conduit en partie à ce courant de pensées, qui m’a préoccupé dans ces derniers temps. Oh ! que les frères bien-aimés soient trouvés en paix et veillant ; que leur esprit, leur âme, et leur corps tout entiers, soient conservés sans reproche en la venue de notre Seigneur Jésus Christ !

Je viens de publier à Boston un second traité sur le « Perfectionnisme ». On trouve ici, dans les esprits, un grand mélange d’idées allemandes et d’activité religieuse. J’ai écrit là-dessus, mais je ne sais ce que j’en ferai. Toutefois le sujet exige de l’attention. Les frères d’ici continuent à être heureux et bénis ; et, je l’espère, réveillés et encouragés. À Boston, plusieurs personnes pieuses ont été ajoutées. Au-dehors, il y a eu aussi de la bénédiction. Si les frères venaient à se conformer au christianisme qui a cours à l’intérieur du camp, ils ne seraient qu’une nouvelle secte avec certaines vérités.



  1. Ce terme signifie une préoccupation ou tendance exclusive de sauver des pécheurs.