Livre:Voyage du chrétien vers l’éternité bienheureuse/Chapitre 1

De mipe
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Comme je voyageais par le désert de ce monde, j’arrivai dans un lieu où il y avait une caverne. Je m’y couchai pour prendre un peu de repos, et, m’étant endormi, je vis en songe un homme vêtu d’habits sales et déchirés (És. 64, 6 ; Matt. 22, 11, 12, 13 ; Col. 3, 9-10). Il était debout[1], tournant le dos à sa propre maison (Luc 9, 62 ; 14, 26, 27 ; Marc 8, 34). Il avait un livre à la main (Jean 5, 39 ; Luc 16, 30), et il était chargé d’un pesant fardeau (Héb. 12, 1 ; Ps. 38, 5). Je vis ensuite qu’il ouvrit le livre et qu’il y lisait. Bientôt il se mit à pleurer et à trembler, de sorte qu’étant tout effrayé, il s’écria d’un ton triste et plaintif : Que faut-il que je fasse (Act. 16, 30) ?

Dans cet état il retourna chez lui, et se contraignit, aussi longtemps qu’il lui fut possible, devant sa femme et ses enfants, de peur qu’ils ne s’aperçussent de son angoisse. Mais comme sa tristesse augmentait de plus en plus (2 Cor. 7, 10), il ne put se contenir longtemps ; ainsi il leur découvrit bientôt ce qu’il avait sur le cœur, et il leur dit :

— Ma chère femme, et vous, mes chers enfants, que je suis misérable et que je suis à plaindre ! Je suis perdu, et le pesant fardeau qui m’accable est la cause de ma perte. J’ai d’ailleurs un avertissement certain que cette ville où nous habitons va être embrasée par le feu du ciel (2 Pier. 3, 7, 10, 11) ; et que les uns et les autres, moi, et vous, ma chère femme, et vous, mes chers enfants, nous serons misérablement enveloppés tous ensemble dans cet épouvantable embrasement, si nous ne trouvons pas un asile pour nous mettre à couvert ; or, jusqu’ici je n’en vois aucun.

Ce discours surprit au dernier point toute sa famille (1 Cor. 2, 14) ; non pas qu’elle y ajoutât foi, mais parce qu’on s’imagina que cet homme avait le cerveau troublé, et qu’il s’était mis des pensées creuses dans l’esprit[2]. Toutefois, dans l’espérance que son cerveau pourrait se remettre par le repos, parce que la nuit approchait, ils se hâtèrent de le mettre au lit. Mais, au lieu de dormir, il ne fit, presque toute la nuit, que soupirer et verser des larmes (Ps. 6, 7 ; 28, 9 ; 102). Quand le matin fut venu, ils voulurent savoir comment il se portait. Il leur dit que son état allait de mal en pis, et leur réitéra encore ce qu’il avait dit la première fois. Mais, bien loin de faire quelque impression sur eux, cela ne servit qu’à les irriter. Ils s’imaginèrent même qu’ils pourraient le faire changer en usant de rigueur ; de sorte qu’ils commencèrent à le mépriser et à le quereller ; puis ils l’abandonnèrent à lui-même sans se mettre plus en peine de lui (Jean 15, 18-21 ; Matt. 10, 34-39). Aussi s’enferma-t-il dans sa chambre (Matt. 7, 6), afin de prier pour eux, comme aussi pour déplorer sa propre misère. Quelquefois il allait se promener seul dans la campagne, tantôt lisant, tantôt priant, et c’est ainsi qu’il passait la plus grande partie de son temps (Éph. 5, 16).

Il arrivait aussi qu’en allant par la campagne, les yeux fixés, selon sa coutume, sur son livre, il était extrêmement en peine, et j’entendis qu’en lisant il s’écria tout haut comme auparavant : Que faut-il que je fasse pour être sauvé ?

Je remarquai d’ailleurs qu’il tournait les yeux, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, comme un homme qui cherche à s’enfuir ; cependant il ne quittait point la place, parce qu’apparemment il ne savait où aller (Ps. 139, 7-12 ; Luc 23, 30). Sur cela je vis un homme, dont le nom était Évangéliste (Luc 4, 18-19), qui s’approcha de lui et qui lui demanda pourquoi il poussait des cris si lamentables.

— Monsieur, lui répondit-il, je vois par le livre que j’ai entre les mains que je suis condamné à la mort, et qu’ensuite je dois comparaître en jugement (Héb. 9, 27). Je ne saurais me résoudre à la première, et je ne suis nullement préparé au dernier (Éz. 22, 14).

L’Évangéliste. — Comment ne pouvez-vous pas vous résoudre à la mort, puisque cette vie est mêlée de tant de maux ?

Le Chrétien. — C’est que je crains que le fardeau que je porte ne me fasse enfoncer plus bas que le sépulcre, et ne me précipite jusqu’au fond des enfers (Matt. 25, 41). Or, monsieur, si je ne suis pas seulement en état de souffrir la prison, combien moins pourrais-je soutenir le jugement et en subir l’exécution ? Voilà ce qui me fait pousser tant de gémissements.

L’Évangéliste. — Si tel est votre état, pourquoi en demeurez-vous là ?

— Hélas ! répondit le Chrétien, je ne sais où aller.

Là-dessus l’Évangéliste lui donna un mémoire en parchemin[3], où étaient écrites ces paroles : Fuyez arrière de la colère à venir (Matt. 3, 7).

Le Chrétien lut ce mémoire, et aussitôt il demanda à l’Évangéliste, en le regardant tristement : — Où est-ce donc qu’il faut fuir ?

Alors l’Évangéliste, étendant la main, lui dit : — Voyez-vous bien, de ce côté-là, une petite porte étroite (Matt. 7, 13) ?

Cet homme lui répondit : — Non[4].

L’Évangéliste lui dit : — Ne voyez-vous pas, du moins, une lumière brillante au milieu de l’obscurité (2 Pier. 1, 19) ?

Il me semble, répliqua-t-il, que je la vois.

— Eh bien ! dit l’Évangéliste, attachez uniquement les yeux sur cette lumière (Ps. 119, 105), marchez droit à elle, et alors vous verrez bientôt la porte étroite. Quand vous heurterez, on vous dira ce que vous aurez à faire.

Alors le Chrétien se mit à courir. Mais il n’était pas encore fort éloigné de la porte de sa maison, que sa femme et ses enfants lui crièrent qu’il revînt sur ses pas[5]. Mais lui, sans se retourner[6], se boucha aussitôt les oreilles, en s’écriant : La vie, la vie, la vie éternelle (Matt. 16, 26) ! Et, sans se retourner, il se hâtait de traverser la plaine.

Ses voisins étant sortis pour le voir, les uns se moquaient de lui, les autres le menaçaient ; quelques-uns lui criaient qu’il rebroussât chemin. Il y en eut même deux qui entreprirent de le poursuivre et de le ramener par force dans sa maison[7]. Le premier se nommait l’Obstiné, et l’autre Facile ; et bien que cet homme eût beaucoup d’avance sur eux, ils ne se rebutèrent point, et firent tant qu’ils l’atteignirent.

Alors il leur dit : — Mes chers voisins, pourquoi me poursuivez-vous ?

— C’est, répondirent-ils, pour vous persuader de revenir sur vos pas avec nous.

— Mais, répliqua le voyageur, c’est impossible. Vous demeurez dans la ville de Corruption, où je suis né aussi bien que vous[8], et si vous y mourez, vous serez tôt ou tard précipités plus bas que le sépulcre, dans un étang ardent de feu et de soufre. Prenez donc courage, mes chers voisins, et faites plutôt le voyage avec moi.

L’Obstiné. — Comment ! avec vous ? Abandonner tous nos amis et renoncer à tous nos plaisirs !

Le Chrétien. — Oui, sans doute, parce que rien de ce que vous laisserez n’est à comparer à la moindre partie de ce que je cherche (Marc 10, 29, 30) ; et si vous voulez venir avec moi et m’accompagner constamment, vous aurez les mêmes avantages, car le pays où je vais est un pays de richesse et d’abondance (Luc 15, 17). Hâtez-vous donc, et vous éprouverez la vérité de ce que je vous dis.

L’Obstiné. — Qu’est-ce donc que vous cherchez, et qui vous oblige de renoncer à tout le monde pour l’obtenir ?

Le Chrétien. — Je cherche un héritage qui ne peut ni se corrompre, ni se souiller, ni se flétrir, et qui est réservé dans les cieux (1 Pier. 1, 4) à ceux qui le cherchent avec soin et avec persévérance. Lisez, si vous voulez, toutes ces choses dans mon livre.

L’Obstiné. — Bagatelles ! bagatelles ! Voulez-vous rebrousser chemin avec nous, ou ne le voulez-vous pas ?

Le Chrétien. — Non, non ; je n’en ferai rien. J’ai mis une fois la main à la charrue : malheur à moi si je regarde en arrière !

L’Obstiné. — Venez donc, mon voisin Facile ; retournons-nous-en et le laissons aller. Il y a certaines têtes qui se croient plus sages que les autres, et qui, ayant une fois conçu quelque chose dans leur imagination, suivent opiniâtrement leur idée et s’imaginent être infaillibles.

Facile. — Ne regardez pas les choses avec tant d’indifférence ; car si ce que ce bonhomme nous dit est véritable, les choses qu’il cherche sont préférables à celles auxquelles nous nous attachons, et je sens quelque penchant à le suivre.

L’Obstiné. — Quoi ! encore d’autres fous ! Croyez-moi, retournons-nous-en. Tout ceci n’est point sage, et les lumières d’une saine raison doivent nous conduire à tout autre chose. Qui sait où cet écervelé pourra vous mener ? Rebroussez, rebroussez chemin, et soyez sage une bonne fois.

Le Chrétien. — Joignez-vous plutôt à moi, voisin Facile ; car tous les biens dont je vous ai parlé nous attendent, et d’autres plus excellents encore. Si vous ne voulez pas m’en croire, lisez ce livre et vous connaîtrez la vérité : tout ce qui y est contenu est confirmé et scellé avec le sang de Celui qui l’a fait (Héb. 9, 17, 21).

Facile. — Eh bien ! voisin Obstiné, je suis résolu à m’en aller avec le Chrétien et à éprouver le même sort que lui.

L’Obstiné. — Mais, mon cher ami, savez-vous bien le chemin de ce lieu tant désiré ?

Le Chrétien. — Un nommé Évangéliste m’a ordonné de gagner une petite porte qui est là devant nous, où l’on nous enseignera le chemin qui doit nous conduire plus loin.

Facile. — Allons donc, mon cher compagnon, allons !

C’est ainsi qu’ils continuèrent ensemble leur chemin.

— Pour moi, dit l’Obstiné, je retourne dans ma maison, et je ne veux point être le compagnon de semblables visionnaires.



  1. Tout prêt à agir ; sorti du sommeil de la sécurité. Matt. 24, 42 ; 25, 1-13 ; Éph. 5, 14 ; Ex. 12, 11.
  2. 1 Cor. 1, 18-31 ; 2, tout entier. C’est un jugement que le monde a toujours porté sur ceux qui pensent sérieusement à faire leur salut. Les Juifs accusaient Jésus Christ d’avoir le diable.
  3. Ce mémoire c’est la Parole de Dieu, l’évangile. Le parchemin marque la solidité de toutes ses promesses, qui ne passeront jamais.
  4. En effet, l’homme n’a naturellement aucune idée des principes de Jésus. Ses regards ne portent que sur la porte large et le chemin spacieux.
  5. C’est un dernier effort des attachements de ce monde pour retenir le chrétien.
  6. La femme de Lot, et Luc 9, 62.
  7. C’est ce qui arrive encore de nos jours, même de la part de ceux qui se vantent le plus d’être tolérants. S’ils n’usent pas de force ouverte, ils emploient toute sorte de persécutions et d’intrigues secrètes.
  8. Rom. 5, 12. Comme par un seul homme, etc., et v. 18 ; Éph. 2, 1-3 ; 1 Jean 5, 19.